Claude Monet, des jardins en héritage.
Exposition du 11 juillet au 1er novembre 2026.
Les Franciscaines, Deauville, France.
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Claude Lemand : MONET, 4 Nymphéas en Tondo.
Claude Monet (1840-1926) a pu voir et entendre parler du tondo, forme à la mode dans la peinture anglaise des peintres victoriens et préraphaélites Frédéric Leighton et Edward Burne-Jones. A Paris, il a pu observer Le Bain turc, peint par Ingres en 1852-1862, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1900, comme il a pu admirer la multitude des tondos sur papier qui décoraient le plafond du Pavillon japonais, qui avait fait sensation et que le Roi de Belgique fit ensuite ériger à Bruxelles. En 1905, l’apparition du Bain turc à la rétrospective consacrée à Ingres au sein du Salon d’Automne fut un véritable événement. D’autres peintres qui fréquentaient Monet ont expérimenté la peinture sur ce format : Maurice Denis peint en 1894 Avril ou le Printemps ; Frederick William MacMonnies, sculpteur et peintre américain voisin de Monet, peindra en 1901 The Madonna of Giverny, faisant figurer sur la toile les enfants du jardinier de Claude Monet, … jusqu’au peintre suisse de Paris Augusto Giacometti, auteur de tondos figuratifs et abstraits en 1905. Le maître de Giverny finit par s’approprier cette forme et peindre en 1907-1908 quatre Nymphéas en tondo. Ils auront un grand retentissement sur l’art du XXe siècle. (Voir le catalogue de mon exposition Tour du Monde en Tondo, Musée d’Issoudun, 2017).
Ses meilleurs héritiers seront les artistes venus à Paris après 1945 et qui feront la synthèse personnelle entre la culture artistique de leur pays d’origine et les découvertes du Maître de Giverny. Jean-Paul Riopelle sera le premier à découvrir le dernier Monet (4 tondos en 1964-1966) et qui initiera les jeunes artistes qui feront partie de son groupe : Zao Wou-Ki (4 tondos en 1966-1974), Sam Francis, Joan Mitchell et bien d’autres encore. Mais il me paraît abusif d’affirmer que le fondateur de l’impressionnisme serait le père de l’une des abstractions apparues au début ou au milieu du XXème siècle, comme si ses 250 Nymphéas avaient suivi une évolution « naturelle » vers l’abstraction, perçue et proclamée comme l’étape ultime, la forme idéale et absolue de toute création artistique.
En effet, Claude Monet était un amoureux de la Nature et son œil avait un besoin permanent de peindre sur le motif. Il voyagera à travers la France et l’Europe tant qu’il en aura la force et il créera le Jardin de Giverny comme son ultime motif, selon son désir et son plaisir de peindre. Qu’ils soient de format carré, rectangulaire ou rond, les Nymphéas de Monet sont un « jardin d’eau » réel, diurne et jamais nocturne, fruit de l’observation assidue et enchantée du vrai et réel Jardin de Giverny. L’artiste avait besoin de la lumière du jour, de toutes ses variations et de tous les reflets qu’elle permet entre le ciel et l’eau. Ses tondos sont des images de paradis de la seule Nature, sans aucune présence humaine ou animale.
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Claude Lemand : BENANTEUR, cycles du Tondo.
« J’aime infiniment les Nymphéas, l’atmosphère de rêve exquis qui les enveloppe, ainsi que les tondi presque liquides ; j’aime cet ovale de l’Orangerie, semblable à un Jardin des délices et l’un de mes désirs est d’environner ainsi le spectateur. Cette idée de circularité est fascinante. Certains poèmes vous accompagnent toute la vie, certaines œuvres aussi. » (Benanteur, in Djilali Kadid, Benanteur. Empreintes d’un cheminement, Paris, 1998)
Arrivé à Paris en 1953, le jeune Abdallah Benanteur (Algérie 1931-France 2017) s’était rapidement familiarisé avec les Nymphéas du Musée de l’Orangerie, suivant la leçon magistrale et enthousiaste de défense et illustration de « Monet le fondateur » par André Masson. Mais ce n’est qu’en 1980 qu’il découvrira les tondos de Monet, dont deux faisaient partie de la grande exposition Hommage à Claude Monet au Grand Palais. Désormais familier et impressionné par la peinture italienne ancienne, qu’il avait observée chaque été de 1981 à 1985 et qui avait transformé et illuminé ses peintures, Benanteur se renouvelle et élabore un univers personnel de « Jardins de Paradis », synthèse entre ses sources d’inspiration orientales et européennes et les Nymphéas du Musée de l’Orangerie et du jardin de Giverny qui le fascinent. Il peint quatre tondos en 1986, en hommage à Claude Monet, dans le style de ses nouveaux paysages de « Jardins de paradis » et non dans le style et la thématique religieuse des dizaines de tondos des grands maîtres de Florence et de la Renaissance italienne. De 1986 à 1997, Benanteur relèvera le défi de la forme ronde et réalisera plusieurs cycles de peintures en tondo, un total de 28 œuvres de différents formats (de 60 cm à 170 cm de diamètre).
En 1984, Benanteur avait donné à son Jardin de Saadi la forme d’un quadriptyque, typique du Jardin de Paradis (du persan Firdaws) et des Jardins d’Eden tels que décrits dans Le Coran. Il rend hommage à Saadi, poète mystique persan du XIIIème siècle, auteur du Bustân (Jardin), auquel il consacrera plusieurs livres d’artiste. C’est aussi un hommage au jardin de Monet, dans ses couleurs, ses reflets et ses formes d’arbres et de nymphéas stylisés. Il vient après l’admirable Pour Monet. Giverny de 1983, avec sa lumière blanche centrale qui irradie le bleu profond de toute la surface de la toile, … Ces deux peintures sont dans les collections de Barjeel Art Foundation, Sharjah.
Le Jardin persan, peint par Benanteur en 1986, est-il une célébration nocturne dans l’un des Jardins d’Eden, avec des élus vêtus de blanc, rangés de part et d’autre du maître placé au centre de la toile et tous orientés vers le ciel étoilé d’un bleu profond ? Composé de trois zones imbriquées et orientées de bas en haut : la terre avec ses plantes et rochers, les deux rangées d’élus et un ciel bleu étoilé. Le mouvement général de l’œuvre est ascendant, comme dans toutes ses peintures « optimistes » des années 80.
Qu’ils adoptent le format carré, rectangulaire ou rond, simple ou polyptyque, les jardins de Benanteur ne sont jamais le fruit de l’observation d’un jardin réel en particulier, mais le reflet de son jardin idéal, fruit de son imaginaire personnel, nourri par les imaginaires des poètes et des soufis qu’il a fait siens. Comme dans les 4 tondos de Monet, le paysage, qu’il soit aquatique ou minéral, est sans limites ni barrière sur les bords, contrairement à la plupart des tondos narratifs qui ont souvent la forme d’un jardin clos, tel l’admirable Paradis terrestre de 1415 des Frères Limbourg, que Benanteur admirait tant.
Contrairement à Claude Monet, Benanteur n’avait pas besoin de la lumière du jour, ses tondos ne sont pas des images paradisiaques de la seule Nature, sans aucune présence humaine. Il n’a jamais peint sur le motif et ses paysages imaginaires sont une Nature peuplée d’Humains. Il avait l’habitude de rester longtemps silencieux devant le paysage, son esprit et ses sens immergés dans le vaste océan vu des plages et falaises de Bretagne, de l’île d’Ouessant qu’il chérissait, solitaire sur ce rocher qui l’inspirait.
Le Jardin persan de Benanteur n’est pas la transmutation matérielle sensitive et jouissive du paysage d’eau de Monet, peuplé de nymphéas flottant entre ciel et eau, que la lumière naturelle traverse et illumine ; il n’est pas non plus le Paradis terrestre de la Bible ni les Jardins d’Eden du Coran ou celui des persans ou des Andalous. Le jardin de Benanteur est une transfiguration à la fois sensitive et symboliste du Jardin planétaire idéal et imaginaire, qu’une lumière transcendantale éclaire, une Nature sublimée et enchanteresse, peuplée de petits groupes d’élus vivant en harmonie sur notre Terre, les morts vêtus de blanc et les vivants de bleu.