Zoulikha BOUABDELLAH - ALGERIE MON AMOUR - Exposition

Du 20 mars au 22 mai - Institut du monde arabe

  • BOUABDELLAH, LOVE bleu blanc rouge.

    LOVE bleu blanc rouge, 2014. Peinture sur métal, diamètre 240 cm. Edition 1/3. Donation Claude & France Lemand. Musée, Institut du monde arabe, Paris. © Zoulikha Bouabdellah. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • BOUABDELLAH, Le Sommeil.

    Le Sommeil (Hommage à Gustave Courbet), 2015. Laque sur papier, 160 x 280 cm. Edition 2/3. Donation Claude & France Lemand. Musée, Institut du monde arabe, Paris. © Zoulikha Bouabdellah. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • BOUABDELLAH, Vidéo. Envers - Endroit.

    Envers - Endroit, 2016. Photographie tirée de la vidéo originale. © Zoulikha Bouabdellah. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • BOUABDELLAH, La Naissance de Vénus.

    La Naissance de Vénus, 2019. Dessin original, laque rouge sur huit papiers 50 x 65 cm. Total, 115 x 280 cm. Donation Claude et France Lemand. Musée, Institut du monde arabe, Paris. © Zoulikha Bouabdellah. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • BOUABDELLAH, Europe terrasse le taureau (Hommage au Liban).

    Europe terrasse le taureau (Hommage au Liban). Dessin original, laque rouge sur papier, 180 x 160 cm. Donation Claude et France Lemand. Musée, Institut du monde arabe, Paris. © Zoulikha Bouabdellah. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

Zoulikha BOUABDELLAH (Algérie-France-Maroc, née en 1977)

(D’après Anissa Bouayed)

Dès ses débuts, avec la vidéo Dansons (2003) et son cadrage serré sur le ventre d’une dan­seuse orien­tale fai­sant tin­tin­na­bu­ler les pié­cet­tes de sa parure bleu-blanc-rouge au rythme de La Marseillaise, la plas­ti­cienne et vidéaste Zoulikha Bouabdellah s’est impo­sée comme une adepte de la « soft-trans­gres­sion ». Elle s’expose aujourd’hui dans les plus pres­ti­gieux musées et gale­ries, et plu­sieurs prix ont cou­ronné ses recher­ches et réa­li­sa­tions, qui toutes font écho à ses préoc­cu­pa­tions poli­ti­ques et socia­les et à sa posi­tion de « pas­seuse » entre les mondes dans les­quels elle évolue. Celle qui a grandi à Alger dans un milieu voué à l’art et à la culture, avant de venir en France à l’âge de 16 ans avec sa famille, sous la menace du ter­ro­risme isla­miste, vit et tra­vaille désor­mais entre la France et le Maghreb, s’employant à mettre en commun sin­gu­la­ri­tés et dif­fé­ren­ces cultu­rel­les et à les par­ta­ger, sans se dépar­tir de cette dua­lité entre attendu et advenu, déjà à l’œuvre dans Dansons.

Si son ins­tal­la­tion Silence, élaborée en 2008 et pré­sen­tée en 2015 en région pari­sienne, avait fait polé­mi­que, car l’artiste y mêlait tapis de prière et objets consi­dé­rés comme pro­fa­nes (des escar­pins au profil très « fémi­nin »), révé­lant les ten­sions qui tra­ver­saient la société fran­çaise dans le contexte post-atten­tats, c’est ce besoin de dia­lo­gue que l’artiste avait fait valoir dans sa réponse. Et quand elle donne à voir son héri­tage cultu­rel arabo-musul­man (usage de la cal­li­gra­phie, de l’art déco­ra­tif arabe,…), ce n’est pas dans une logi­que de repli iden­ti­taire ou binaire, mais au contraire dans le but de tra­duire, par le lan­gage plas­ti­que, le récit des mobi­li­tés contem­po­rai­nes, qui met­tent en contact cultu­res et popu­la­tions de tous les hori­zons. Parmi ses thèmes favo­ris, l’usage des mots arabes tels que hobb « amour » s’ins­crit dans une recher­che qu’elle mène depuis 2007, pour­sui­vie sur plu­sieurs années en de mul­ti­ples varia­tions sur dif­fé­rents sup­ports : métal, bois, plaque de lave, néon, papier. Présentées dans diver­ses régions du monde, des œuvres telles que LOVE Bleu Blanc Rouge ou Mirages rap­pel­lent l’apport de la culture et de la langue arabe à la culture uni­ver­selle.

L’art de Zoulikha Bouabdellah est un moyen non-neutre de parler de notre monde, d’en contes­ter cer­tains aspects, de vou­loir le trans­for­mer - un art trans­gres­sif, dont on retrouve l’inten­tion­na­lité dans des œuvres dénon­çant des situa­tions long­temps consi­dé­rées comme nor­ma­ti­ves, comme la ques­tion du genre ou celle de la place faite aux femmes dans l’ordre patriar­cal domi­nant. Ainsi, dans des tra­vaux récents tels que ses der­niers assem­bla­ges faits à la laque mono­chrome sur papier, Zoulikha choi­sit une énonciation « en sus­pens » et tra­vaille sur le non-dit, comme le sug­gère Le Sommeil, ou encore Europe (Hommage au Liban, 2020), dont elle brosse le por­trait telle une femme puis­sante, prête à ter­ras­ser le tau­reau qui la saisit ; un mes­sage de résis­tance, mais une œuvre en frag­ments, au tracé ins­ta­ble, qui sug­gère aussi l’idée que cette affir­ma­tion de soi n’est pas encore tota­le­ment acquise.

Ses der­niè­res œuvres témoi­gnent d’une atten­tion sou­te­nue aux œuvres de l’his­toire de l’art euro­péen pour les acti­ver, les faire parler à nou­veau, aujourd’hui, non pas du passé mais du pré­sent, en les regar­dant à partir d’inten­tions esthé­ti­ques et poli­ti­ques actuel­les. Non que l’artiste ait aban­donné l’autre pan de sa créa­tion, qui puise dans sa culture musul­mane les éléments qu’elle remo­dèle selon ses objec­tifs créa­tifs. Mais elle s’attelle à la cons­truc­tion d’une œuvre ample, qui témoi­gne dans son évolution même, dans la mul­ti­pli­cité des cen­tres d’inté­rêt et l’élargissement des thé­ma­ti­ques, d’une cons­cience à l’échelle du monde.

- Zoulikha Bouabdellah, Le Sommeil (Hommage à Gustave Courbet), 2016-2019. Laque rouge sur huit papiers, 160 x 280 cm. © Donation Claude et France Lemand 2019. Musée de l’IMA.
Dans Le Sommeil, le tracé suit les cour­bes de deux corps. Le trait est ina­chevé, sus­pendu, sa cou­leur rouge mono­chrome nous ren­voie au sang, sym­bole de vie et au rouge sen­suel du plai­sir char­nel, que la pose amou­reuse des deux corps noués dans le som­meil sublime, conser­vant cette belle manière de Courbet d’évoquer le plai­sir fémi­nin et le saphisme dans le contexte social rigo­riste qui était le sien. Zoulikha enjambe les siè­cles pour signi­fier que les ques­tions du contrôle social sur les femmes ne sont pas encore réglées et met en place ce dis­po­si­tif par­cel­laire qui nous fait men­ta­le­ment nous sou­ve­nir de l’œuvre citée dans son inté­gra­lité, alors qu’elle ne pro­pose que des mor­ceaux de corps, orga­ni­sés autour d’un centre vide, qui nous happe comme dans un ver­tige et éveille en nous un refus du mor­cel­le­ment.

- Zoulikha Bouabdellah, Envers Endroit, 2016. Vidéo sur deux écrans, 6 minu­tes. Couleur et son, créa­tion de l’artiste. © Donation Claude et France Lemand 2021. Musée de l’Institut du monde arabe.
Envers Endroit pro­longe la réflexion de l’artiste sur la place des femmes dans l’his­toire de l’art, comme miroir de leur place dans la société de leur temps. Par un pro­cédé de col­lage, elle « redes­sine » de façon dyna­mi­que trois tableaux emblé­ma­ti­ques : Les Trois Grâces de Raphaël (1503-1505), Gabrielle d’Estrée et une de ses sœurs de l’Ecole de Fontainebleau (1594-1595) et Olympia de Manet (1863). Dans un dis­po­si­tif visuel com­plexe, qui tran­che avec la sim­pli­cité de ses dis­po­si­tifs anté­rieurs et s’égrène au rythme lent d’une mélo­pée arabe, s’entre­mê­lent trois his­toi­res qui se dédou­blent dans le dip­ty­que, révé­lées et cachées dans un jeu de pré­sence/absence. Le film, en pro­po­sant une ver­sion contem­po­raine de ces œuvres, en inver­sant la repré­sen­ta­tion racia­li­sée de la maî­tresse et de sa ser­vante pour Olympia, en délo­ca­li­sant les récits, en met­tant en scène des femmes agis­san­tes, montre que se saisir de l’his­toire de l’art n’est pas un culte du passé mais une manière de s’inter­ro­ger par l’image sur le rôle et la place des femmes dans toutes les socié­tés et à toutes les époques.

Copyright © Galerie Claude Lemand 2012.

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