Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas - CLAUDE AVELINE.

Du 1er au 11 juin - Musée. Institut du monde arabe.

  • Claude Aveline, Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas.

    Portrait de l'Oiseau-Qui-N'Existe-Pas, 1950. Dessin aux crayons de couleurs et poème manuscrit, 31 x 24 cm. Bibliothèque municipale de Versailles. Fonds Claude Aveline. © Succession Claude Aveline.

Claude Aveline, Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas. Paris, 1950.

Voici le por­trait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas.
Ce n’est pas sa faute si le Bon Dieu qui a tout fait a oublié de le faire.
Il res­sem­ble à beau­coup d’oiseaux, parce que les bêtes qui n’exis­tent pas res­sem­blent à celles qui exis­tent.
Mais celles qui n’exis­tent pas n’ont pas de nom.
Et voilà pour­quoi cet oiseau s’appelle l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas.
Et pour­quoi il est si triste.
Il dort peut-être, ou il attend qu’on lui per­mette d’exis­ter.
Il vou­drait savoir s’il peut ouvrir le bec, s’il a des ailes, s’il est capa­ble de plon­ger dans l’eau sans perdre ses cou­leurs, comme un vrai oiseau.
Il vou­drait s’enten­dre chan­ter.
Il vou­drait avoir peur de mourir un jour.
Il vou­drait faire des petits oiseaux très laids, très vivants.
Le rêve d’un oiseau-qui-n’existe-pas, c’est de ne plus être un rêve.
Personne n’est jamais content.
Et com­ment voulez-vous que le monde puisse aller bien dans ces condi­tions ?
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CLAUDE AVELINE ET SON POEME,
Claude Lemand

Claude Aveline était un conteur mer­veilleux. Il ado­rait parler en public, lire ses textes à ses pro­ches, à la radio ou devant un vaste audi­toire. Il avait dit lui-même que la rédac­tion de ce poème lui avait pris à peine un quart d’heure, qu’il sem­blait couler de source, dans une langue et un style clairs. Une simple ana­lyse sty­lis­ti­que nous permet de cons­ta­ter que le Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas ne res­sem­ble en rien aux autres poèmes de l’écrivain, même s’il a été ajouté tar­di­ve­ment à la nou­velle édition de son recueil De. Le texte du Portrait est simple, léger et pétillant, dans l’esprit et le style de ses textes pour enfants.

En effet, les titres de ses Histoires d’Animaux sont tou­jours com­po­sés de deux éléments contra­dic­toi­res et anti­no­mi­ques (Portrait / de l’Oiseau-qui-n’existe-pas, Histoire du chat blanc / qui était tout noir, Histoire de l’Eléphant / qui s’était fait passer pour un Moustique), le poème a un aspect didac­ti­que (il énumère toutes les carac­té­ris­ti­ques phy­si­ques des Oiseaux : ailes / bec / pattes / plumes) - leur vol, leur chant, …, un aspect ludi­que (plon­ger dans l’eau sans perdre ses cou­leurs), un aspect psy­cho­lo­gi­que et phi­lo­so­phi­que (il est si triste, besoin de des­cen­dance, avoir peur de mourir un jour).

Quant à la for­mule de la fin « Personne n’est jamais content / Et com­ment voulez-vous que le monde puisse aller bien dans ces condi­tions ? », il semble que le poète ait fini son poème, comme il avait ter­miné cer­tai­nes de ses Histoires pour enfants, par une for­mule sibyl­line de conteur qui éblouit les enfants et les pro­jette dans la réflexion sans fin et le rêve.

On pour­rait aussi consi­dé­rer que la for­mule clôt l’his­toire et ouvre le champ à l’inter­pré­ta­tion. En effet, la fin du poème n’est pas une morale sem­bla­ble à celle des fables, mais une énigme ouverte, poly­sé­mi­que. Rares sont les per­son­nes qui l’ont com­prise comme une apo­lo­gie du conser­va­tisme. Bien au contraire, « Personne n’est jamais content » serait le propre de l’homme, per­pé­tuel insa­tis­fait de sa situa­tion maté­rielle et sur­tout de sa condi­tion humaine, qu’il cher­che à amé­lio­rer.

Poème mul­ti­ple donc, qui sup­porte sans arti­fice une inter­pré­ta­tion sym­bo­li­que de tous ses com­po­sants : les ailes sym­bo­li­sent la créa­tion, ... Comme L’Albatros de Baudelaire, il exprime aussi, et plus sim­ple­ment, la condi­tion du poète, du rêveur, de l’artiste qui vit plei­ne­ment dans l’uni­vers qu’il se crée et qui est han­di­capé dans la vie réelle. L’art est un moyen pour trou­ver l’image spi­ri­tuelle à partir d’un réel très dur, car l’art sublime le réel et le rend sup­por­ta­ble.

Le poète était lui-même étonné et heu­reux du destin fabu­leux de son petit poème, aux sens mul­ti­ples, « du ludi­que à l’esthé­ti­que, du tra­gi­que au diver­tis­se­ment », à l’image de son œuvre. Certains artis­tes ont com­pris le poème dans son sens lit­té­ral et l’ont repré­senté comme un simple oiseau, avec ses carac­té­ris­ti­ques phy­si­ques. D’autres y ont vu une fan­tai­sie et un jeu. Nombreux sont ceux qui l’ont lu comme une invi­ta­tion à cher­cher et trou­ver l’oiseau qui som­meille en chacun de nous, qui est là en puis­sance.

D’ailleurs, la phrase « Il vou­drait avoir peur de mourir un jour » est une claire invi­ta­tion à voir l’Oiseau comme un sym­bole de l’Homme. L’oiseau est un thème impor­tant dans l’his­toire des arts. Georges Bataille a écrit sur la pre­mière repré­sen­ta­tion de l’homme-oiseau dans la grotte de Lascaux. Pensons au faucon de Léonard de Vinci, aux oiseaux de Picasso, Braque ou Wifredo Lam, … aux mul­ti­ples Oiseaux, chefs-d’œuvre des grands musi­ciens et cinéas­tes du XXème siècle.

Ecrit en 1950, ce Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas est aussi marqué par son époque, les années d’occu­pa­tion, de résis­tance et d’exter­mi­na­tion : des mil­lions d’oiseaux se sont envo­lés à Auschwitz et dans les camps de la mort. Cette pensée hante l’esprit de l’écrivain, dans sa vie et dans ses nom­breux écrits de l’après-guerre. Elle revien­dra, vingt-cinq années plus tard, sous la forme d’un cri de révolte et d’hor­reur, dans son admi­ra­ble Monologue pour un Disparu.

Pour de nom­breux artis­tes et créa­teurs, ce Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas est une pro­fes­sion de foi : un poème est capa­ble de chan­ger le monde. Pour Franck Charlet, la morale du poème dit clai­re­ment « au lieu de cher­cher à s’enfer­mer dans le rêve et dans les para­dis arti­fi­ciels, il faut agir dans le monde réel ». Voici le témoi­gnage de Jean Masse, dis­ci­ple de la cho­ré­gra­phe et dan­seuse Karin Waehner, qui avait créé et dansé un ballet Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas, sur une musi­que de Paul Arma, en 1963 : « J’ai été très heu­reux de lire com­bien ce poème peut encore sus­ci­ter des actes de créa­tion en pein­ture, en gra­phis­mes. C’est le deve­nir de la créa­tion qui redonne du vivant et, à tra­vers la poésie, nous retrou­vons ce qui est vrai­ment humain dans l’homme ». (Lettre à Claude Lemand, Bordeaux, 2013).

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