Khaled TAKRETI. Fleurs de Vie. Peintures récentes.

Du 7 septembre au 7 octobre - Galerie Claude Lemand

  • TAKRETI, Fleurs 1.

    Fleurs 1, 2020. Acrylique sur toile, 81 x 62 cm. © Khaled Takreti. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • TAKRETI, Fleurs 2.

    Fleurs 2, 2020. Acrylique sur toile, 81 x 62 cm. © Khaled Takreti. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • TAKRETI, Fleurs. Mimosa.

    Fleurs. Mimosa, 2020. Acrylique sur toile, 46 x 34 cm. © Khaled Takreti. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • TAKRETI, Mon amie la rose.

    Mon amie la rose, 2020. Acrylique sur toile, 200 x 150 cm. © Khaled Takreti. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • TAKRETI, L’Olivier.

    L'Olivier, 2020. Acrylique sur toile, 130 x 97 cm. © Khaled Takreti. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • TAKRETI, Silence, ça pousse !

    Silence, ça pousse !, 2020. Acrylique sur toile, 130 x 97 cm. © Khaled Takreti. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

Khaled Takreti. Fleurs de Vie .
___

"Je me rends compte que les fleurs appa­rais­sent dans mon tra­vail à chaque fois qu’un événement impor­tant se pro­duit dans ma vie. Cette fois, l’événement est mon­dial et plus qu’impor­tant, il est vital. C’est une urgence pour moi de colo­rer mes jours et de par­ti­ci­per à ma manière à donner de l’énergie posi­tive aux autres. Une prière colo­rée et silen­cieuse pour les vivants et pour les défunts." (Khaled Takreti, 28.03.2020)
___

Khaled TAKRETI. Par Thierry Savatier, juillet 2021.
___
Biographie
Né en 1964 à Beyrouth, l’artiste syrien Khaled Takreti vécut dans la capi­tale liba­naise pen­dant ses quinze pre­miè­res années. Vers l’âge de dix ans, ses lec­tu­res le condui­sent à explo­rer l’art, en pre­mier lieu impres­sion­niste et moderne. Il en conser­vera une fas­ci­na­tion pour Paris, qui fut l’épicentre de ces mou­ve­ments, mais se cons­truira un Panthéon per­son­nel où figu­rent en pre­miè­res places Michel-Ange, Picasso et Jeff Koons... A l’uni­ver­sité de Damas, il étudia l’archi­tec­ture et le design, ainsi que la gra­vure, tout en se consa­crant à la pein­ture qu’il expose à partir des années 1990. De son propre aveu, la pein­ture, qui est sa grande pas­sion, s’est moins impo­sée à lui comme un choix que comme un exu­toire, lui ayant permis de faire le deuil de sa grand-mère. Après avoir séjourné en Egypte et aux Etats-Unis, il s’ins­talle à Paris au début des années 2000. Depuis 2019, il se par­tage entre Bruxelles, Paris et Beyrouth.

Ces dif­fé­rents lieux de rési­dence ont contri­bué à forger le ques­tion­ne­ment qu’il porte sur les notions d’iden­tité et d’ori­gine, qui se concen­tre moins sur les aspects géo­gra­phi­ques ou cultu­rels que sur ses raci­nes fami­lia­les. Cela expli­que sans doute la pré­sence récur­rente, dans son œuvre, de por­traits de famille, en par­ti­cu­lier de sa mère. Chaque tableau devient alors la page d’un jour­nal intime. Cependant, loin de se replier sur un drame per­son­nel, Khaled Takreti s’ouvre, au fil des années, sur une pers­pec­tive plus uni­ver­selle, à laquelle les conflits inter­nes syriens et liba­nais - tant poli­ti­ques que socié­taux - ne sont pas étrangers.

Son lan­gage pic­tu­ral, très proche du Pop art, lui permet d’abor­der les tra­vers du monde qui l’entoure (par exem­ple les excès liés à la société de consom­ma­tion, les res­tric­tions de la liberté) avec un humour sar­cas­ti­que teinté, lorsqu’il inclut sa propre image dans sa com­po­si­tion, d’auto­dé­ri­sion. Cet humour, tou­te­fois, repose sur un évident fond de sérieux ; il semble cor­res­pon­dre à la magis­trale défi­ni­tion qu’en don­nait Chris Marker : « la poli­tesse du déses­poir » et tra­duit tou­jours un second degré.

Ses toiles, aux for­mats sou­vent monu­men­taux, trai­tés par­fois en polyp­ti­ques, s’ins­cri­vent dans un style très gra­phi­que, servi, sur le sépia d’une toile brute, par de grands aplats ; sa palette fut long­temps volon­tai­re­ment res­treinte, avant de se tein­ter à plu­sieurs repri­ses de nuan­ces aci­du­lées. La figure humaine, cen­trale dans sa pro­duc­tion, se décline en une gale­rie de per­son­na­ges étranges, pit­to­res­ques, dont les visa­ges affi­chent fré­quem­ment une expres­sion neutre ou inter­ro­ga­trice. Les aplats, le trai­te­ment du noir ou d’un camaïeu de gris, qui rap­pel­lent la tech­ni­que de la gra­vure, mais dans des dimen­sions que cette tech­ni­que ne permet pas, don­nent à son tra­vail un carac­tère tout à fait sin­gu­lier. Son esthé­ti­que, qui se révèle nova­trice sur la scène orien­tale, exerce une influence sur les jeunes artis­tes actuels. Parmi ses œuvres majeu­res, on compte Mes Condoléances (2014), polyp­ti­que colos­sal (182 x 896 cm), hom­mage de l’artiste à la Syrie, qu’il sur­nomme, ce qui n’est pas for­tuit, « mon Guernica ».

Ses toiles sont expo­sées sur la scène inter­na­tio­nale (Biennale d’Alexandrie, Art Hongkong, Art Paris 2018). Elles sont conser­vées dans des col­lec­tions pri­vées et publi­ques (Musée National Syrien, Galerie Nationale des Beaux-Arts de Jordanie, Musée Arabe d’Art Moderne de Doha, Musée de l’Institut du monde arabe, Musée de l’his­toire de l’Immigration). L’artiste a également fait l’objet d’expo­si­tions per­son­nel­les à Beyrouth, Londres, Dubaï, Marrakech, Gwangju, Paris (Villa Emerige, 2011 et gale­rie Claude Lemand, 2017-2018). En 2012, il fut classé par la revue Art Absolument parmi les 101 plus grands artis­tes vivant en France.
___

Œuvre
Khaled Takreti est un artiste sin­gu­lier, car, lorsqu’il ne peint pas des por­traits ou des per­son­na­ges (sou­vent à des­sein ano­ny­mes), il uti­lise de manière récur­rente l’ironie et l’auto­dé­ri­sion dans ses œuvres, fré­quem­ment exé­cu­tées en grand format. Ce n’est pas si cou­rant, mais se révèle ter­ri­ble­ment effi­cace. Son étonnant auto­por­trait Bike 1 (2012) où, sur un fond neutre, il se repré­sente lui-même en bicy­clette, fon­dant en une seule entité homme et objet, en apporte la preuve. Mais cette appro­che ne vise pas à sus­ci­ter un rire facile. Pour l’artiste, comme pour Kierkegaard, l’humour repose tou­jours sur un fond de sérieux et, chez lui, tout autant sur un tra­vail d’intros­pec­tion sous-jacent. Ainsi, Joujoux, Hiboux, Cailloux (2014) met certes en scène des per­son­na­ges étranges, baro­ques, pit­to­res­ques, aux tons aci­du­lés, placés sur des fonds cons­ti­tués de grands aplats colo­rés. Pourtant, l’esthé­ti­que Pop’art sug­gé­rée ne doit guère être prise au pre­mier degré, car les visa­ges mélan­co­li­ques et les atti­tu­des tra­his­sent, lorsqu’on s’y attarde, un non-dit lourd de sens dont l’inter­pré­ta­tion est lais­sée au regar­deur. De même, Beirut Mood (2020) ne montre pas seu­le­ment des hommes, des femmes et des enfants se nour­ris­sant. Le pein­tre repré­sente, non sans féro­cité, une société saisie d’une fré­né­sie de consom­ma­tion au point de perdre sa dignité en tachant ses vête­ments, une société volon­tai­re­ment aveu­gle au chaos qui l’entoure (comme la petite fille qui se cache les yeux), alors qu’une hor­loge sym­bo­lise le temps qui s’écoule. Ce sont les pas­sa­gers fri­vo­les d’un paque­bot sur le point de som­brer.

La palette s’assa­git pour d’autres œuvres récen­tes, comme Baluchons 3 (2017). Ce thème des balu­chons avait été pré­sent dans l’expo­si­tion Les Femmes et la guerre (2017) à la gale­rie Claude Lemand. L’artiste tra­vaille sur cet acces­soire qui est, pour les femmes syrien­nes, celui du noma­disme par excel­lence. Facile à cons­ti­tuer et à trans­por­ter, il accom­pa­gne les fuites, les migra­tions, contient les sou­ve­nirs, pré­fi­gure un nou­veau départ. Le tissu blanc de ces baga­ges de for­tune, fabri­qué à Hama (ville située entre Homs et Alep), est imprimé de motifs noirs et rouges typi­ques, repor­tés à la main à l’aide de tam­pons, sui­vant une méthode tra­di­tion­nelle. Mais, dans la pré­sente ver­sion, Khaled Takreti apporte une note per­son­nelle et affec­tive : le sac est ouvert, dévoi­lant un pas­se­port, une enve­loppe et, sur­tout, un por­trait de sa mère, que l’on retrouve dans nombre de ses pein­tu­res.

Silence, ça pousse ! (2020) - dévoile des plan­tes insen­si­bles à ce qui les entoure, mais l’ironie, dans ce titre emprunté à une ano­dine émission de télé­vi­sion, s’impose à nous. Mon amie la rose où les nuan­ces de gris du ciel et du sol vien­nent com­pen­ser le pay­sage coloré d’un jardin, au point que l’on se demande si le per­son­nage allongé dans le transat est tou­jours vivant est empreint d’une forme de nos­tal­gie. Sa palette s’assom­brit dans la grande toile Exil 1 (2017), titre on ne peut plus évocateur, où le spec­ta­teur regarde un ate­lier déses­pé­ré­ment vide sur lequel s’abat une lumière glau­que.

Pourtant, chez Khaled Takreti, c’est dans la mono­chro­mie que se joue la tra­gé­die. Notre-Dame (2019), qui dis­si­mule un dis­cret auto­por­trait, rend hom­mage à la cathé­drale incen­diée ; Beyrouth (2020) résonne comme un hom­mage à la capi­tale avant l’explo­sion, à tra­vers des éléments nar­ra­tifs faci­le­ment reconnais­sa­bles (le Rocher aux pigeons de Raouché, un plan de la ville, la Statue des Martyrs, une façade peinte sur un immeu­ble d’Hamra, un mur tagué d’un por­trait de Fairouz par Yazan Halwani, etc.). Mais c’est avec Les Femmes et la guerre 7 (2016) que s’exprime le tra­gi­que avec le plus de force. Ce por­trait s’ins­crit dans une série de 16 toiles qui furent expo­sées à la Galerie Claude Lemand. Longiligne, debout, se déta­chant sur un fond noir, la femme repré­sen­tée occupe tout l’espace, regarde silen­cieu­se­ment le spec­ta­teur. Son sta­tisme nous hante. L’uni­for­mité chro­ma­ti­que n’est tou­te­fois qu’une illu­sion ; le vête­ment et le corps réser­vent de dis­crets jeux de matière. Tristesse et dignité s’expri­ment sur le visage de cette femme com­pa­ra­ble à une Mater dolo­rosa, dans l’accep­tion, non pas reli­gieuse, mais uni­ver­selle du terme.

Trop long­temps ignoré - sin­gu­liè­re­ment et para­doxa­le­ment en France, car Berlin ou Londres l’ont depuis long­temps décou­vert et célé­bré - l’art contem­po­rain liba­nais et libano-syrien méri­tait cette indis­pen­sa­ble mise en lumière.

Copyright © Galerie Claude Lemand 2012.

Réalisation :: www.arterrien.com