NUIT EUROPEENNE DES MUSEES - KAMEL YAHIAOUI - ALGERIE MON AMOUR - PERFORMANCE - Samedi 14 mai 2022, de 19h à Minuit.

Du 11 avril au 14 mai - Musée - Institut du monde arabe

  • YAHIAOUI, La Mer des Tyrannies.

    La Mer des Tyrannies, 2020. Installation. Matérieux divers, diamètre 420 cm. Pièce unique. Donation Claude et France Lemand. Musée, Institut du monde arabe, Paris. © Kamel Yahiaoui. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

Kamel YAHIAOUI. Un témoin des deux rives. - (Algérie-France, né en 1966)

D’après Anissa Bouayed

- Kamel Yahiaoui, La Mer des tyran­nies, 2020. Installation en maté­riaux divers, dia­mè­tre 420 cm. © Donation Claude et France Lemand. Musée de l’IMA.

La Mer des tyran­nies est une œuvre impres­sion­nante, enga­geant for­te­ment les sen­ti­ments de com­pas­sion et de révolte devant l’une des gran­des tra­gé­dies des pre­miè­res décen­nies du XXIe siècle. Kamel Yahiaoui évoque ici, avec une ins­tal­la­tion de grande ampleur, le voyage de la der­nière chance de tous les can­di­dats à la tra­ver­sée, au prix de nou­veaux ris­ques liés à leurs esquifs de for­tune, comme le radeau qu’il a cons­truit. Cette œuvre, l’artiste la porte en lui depuis son propre exil en France, au moment de la Décennie noire et après avoir com­pris que son sort d’exilé était par­tagé par tant d’êtres tra­qués par des dic­ta­tu­res, chas­sés par la guerre ou pour­sui­vis par la misère. Accompagnant son tra­vail sur les migra­tions, ses œuvres pein­tes sur des plan­ches de la série des Noyés datent du tout début des années 2000. Cette nou­velle œuvre veut mon­trer les deux faces de cette Méditerranée et des rêves qu’elle trans­porte sur ces frêles radeaux, la face obs­cure du danger et le bleu inso­lent de cette mer atti­rante depuis deux siè­cles pour la vil­lé­gia­ture et le tou­risme. Sa forme cir­cu­laire appelle à envi­sa­ger la terre sans hié­rar­chie entre nord et sud, comme appar­te­nant à tous, cepen­dant qu’elle nous déli­vre un récit que per­son­ni­fient les crânes de ceux qui sont perdus à jamais, mais deman­dent jus­tice. Dialogue sym­bo­li­que avec les morts, arra­chés à leurs der­niers rêves, indis­pen­sa­ble pour leur rendre leur dignité, casser la bana­li­sa­tion de ces tra­gé­dies et garder notre huma­nité.
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Artiste plas­ti­cien et poète, Kamel Yahiaoui consi­dère l’art comme poli­ti­que. Il mène une recher­che sub­ver­sive de vérité, au prix d’un tra­vail d’élaboration esthé­ti­que long et com­plexe, ren­dant l’œuvre signi­fiante bien au-delà du moment de sa pro­duc­tion.

Né à Alger en 1966, il est issu d’un milieu modeste et contraint très tôt au tra­vail pour aider sa famille. Il sera entre 1987 et 1989 l’un des étudiants remar­qua­bles et aty­pi­ques de l’Ecole des beaux-arts d’Alger, choix hasar­deux, hors de toute tra­jec­toire pro­fes­sion­nelle rai­son­née, sans doute par proxi­mité avec une mère à l’ima­gi­na­tion féconde, uti­li­sant le tru­che­ment d’objets du quo­ti­dien pour donner à sa vie de la poésie. Il par­ti­cipe acti­ve­ment à la longue grève de 1987-1988 qui met en ques­tion les condi­tions, les formes, le contenu de l’ensei­gne­ment de l’Ecole, dans un contexte déjà marqué par le poids de l’isla­misme. En octo­bre 1988, des émeutes à tra­vers l’Algérie sont répri­mées dans le sang, reflet de l’immo­bi­lisme poli­ti­que, en dépit de la timide ouver­ture démo­cra­ti­que qui s’ensuit. Ce contexte permet de com­pren­dre la dimen­sion socio­po­li­ti­que, dès ses débuts, du tra­vail de Kamel Yahiaoui. L’une de ses pre­miè­res œuvres s’inti­tule « On tor­ture les tor­tu­rés », ter­ri­ble cons­tat d’un jeune homme qui voit l’émeute répri­mée avec des pra­ti­ques simi­lai­res à celles endu­rées pen­dant la lutte pour l’indé­pen­dance.

Kamel Yahiaoui entend reven­di­quer son ancrage social en élaborant un art qui n’établisse pas de cou­pure, tout en étant exi­geant, créa­tif, pour inter­ro­ger, entre autres, l’emprise idéo­lo­gi­que sur le quo­ti­dien et pour rendre compte du réel sans le copier. Dans cette quête, il est sou­tenu par son aîné et ami le pein­tre Abdelwahab Mokrani et par l’un des ensei­gnants de l’Ecole, Denis Martinez. Il engage une réflexion sur l’emprise des signes dans la société contem­po­raine, par exem­ple avec une série d’ins­tal­la­tions sono­res faites à partir de postes de télé­vi­sion des années 1960. Son enga­ge­ment poli­ti­que et moral envers son peuple par­ti­cipe sans doute pro­fon­dé­ment de sa volonté de ne pas être un énième repré­sen­tant d’un « art savant » des­tiné à une élite, même s’il est un excel­lent pein­tre.

Kamel Yahiaoui com­mence en Algérie à se frayer un chemin en s’appro­priant des objets qui devien­nent des sup­ports de ses œuvres, tels que ser­pilliè­res, sacs de semoule, plan­ches à laver,… Utiliser de tels objets cou­rants, qui témoi­gnent des dif­fi­cultés crois­san­tes de la vie des gens, a un sens pro­fon­dé­ment humain, même si l’artiste pour­suit aussi un but formel en tirant de ces maté­riaux des effets plas­ti­ques sur­pre­nants. Pour Kamel Yahiaoui, l’objet intro­duit du réel dans l’œuvre. Plus qu’un sup­port, il est une matrice qui porte déjà, comme sys­tème de signes, un fort pou­voir de sug­ges­tion, que le tra­vail artis­ti­que va révé­ler, démul­ti­plier ou réo­rien­ter vers une autre signi­fi­ca­tion, selon la stra­té­gie adop­tée.

- Kamel Yahiaoui, La Main du secours, 2020. Sculpture en maté­riaux divers, 107 x 40 x 40 cm. © Donation Claude et France Lemand. Musée de l’IMA.
La Main du secours aborde la tra­gé­die de Beyrouth, en délais­sant la cons­ter­na­tion pour la pro­vo­ca­tion. Composée d’objets dont le rap­pro­che­ment inat­tendu (console, filet, mou­lage de mains) pro­duit un sen­ti­ment d’absur­dité, elle rap­pelle les assem­bla­ges sur­réa­lis­tes et s’offre à nous comme une énigme à déchif­frer, mais qui gar­dera son secret et sa poly­sé­mie. Pour tenter de la résou­dre, le geste de la main nous guide. Mais ce geste est inversé en son contraire dans un inquié­tant dédou­ble­ment. Par la méto­ny­mie de la main et du geste, se pro­fi­lent deux scènes, le beau geste des sau­ve­teurs et celui, avide, des pré­da­teurs. L’ensem­ble, d’un blanc froid et cli­ni­que, est orga­nisé pour arri­ver à une dis­tance « iro­ni­que », ren­for­cée par le mou­lage de la même main, la main droite de l’artiste, dans deux pos­tu­res réver­si­bles. Une sculp­ture posée là comme un petit théâ­tre de la cruauté, pour évoquer, tout en sachant ce qui se joue « en sous-main », la néces­saire action soli­daire.

Copyright © Galerie Claude Lemand 2012.

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