LIBAN. LA GRANDE FAMINE. CENTENAIRE DU GRAND LIBAN 1920.

Du 24 août au 2 septembre - Beyrouth - Liban.

  • LIBAN. Des victimes de la Grande Famine.

    Des victimes de la Grande Famine, 1915-1918. Collection Georges Boustany.

LIBAN. LA GRANDE FAMINE. CENTENAIRE DU GRAND LIBAN 1920.

Est-ce parce qu’il est situé à la ren­contre de pla­ques tec­to­ni­ques irré­conci­lia­bles ? Est-ce parce qu’il repré­sente une ano­ma­lie dans une région qui est elle-même une ano­ma­lie à l’échelle du monde ? Est-ce parce qu’il est censé être un point de ren­contre que le Liban semble à jamais voué à n’être qu’une terre brûlée ?
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Khalil Gibran écrivait en 1916, à peu près au moment où cette photo a été prise :

« Mon peuple se meurt. Mon peuple est mort tandis que ses mains se ten­daient vers l’Orient et l’Occident, tandis que ses orbi­tes vides regar­daient fixe­ment la noir­ceur du fir­ma­ment. Il est mort en silence, car l’huma­nité est restée sourde à ses appels. Il est mort parce qu’il n’a pas sym­pa­thisé avec ses enne­mis, il est mort parce qu’il pla­çait sa confiance dans l’huma­nité tout entière, parce qu’il était les fleurs pié­ti­nées et non le pied qui écrase. Il est mort parce qu’il était un bâtis­seur de paix, parce que les mons­tres de l’enfer se sont levés, ont tout détruit, parce que les vipè­res et les enfants des vipè­res ont craché du poison dans l’espace où les saints cèdres, les roses et les jas­mins exha­lent leurs par­fums. »

À quel­ques jours du cen­te­naire de la pro­cla­ma­tion du Grand-Liban, alors que l’explo­sion du 4 août vient d’assas­si­ner des anges et de rava­ger Beyrouth une fois de trop, cette seconde image de la série vient nous rap­pe­ler que ce qui nous sépare de la tombe est par­fois plus fin que du papier à ciga­rette.

Aux ori­gi­nes de la renais­sance du Liban, il y a un drame que les Libanais pré­fé­re­ront plus tard cacher sous le tapis, comme ils cache­ront les quinze ans d’une guerre qui a tout détruit, à com­men­cer par les cons­cien­ces. Ce tirage ori­gi­nal d’époque est le témoi­gnage silen­cieux de ce drame.

Au pied d’un mur sym­bo­li­sant un hori­zon bouché, une femme et ses enfants for­ment un groupe d’affa­més talon­nés par la mort. Ils sont assis à même le sol et une jeune fille semble cuire quel­que mix­ture dans une bouilloire posée sur un feu de for­tune. Elle est torse nu, ce qui permet de mon­trer sa ter­ri­ble mai­greur : ses cla­vi­cu­les sont un col­lier de misère, ses côtes saillan­tes sem­blent vou­loir percer ce qui lui reste de peau, ses seins sont des sacs des­sé­chés, ses che­veux déshy­dra­tés et son regard hal­lu­ciné lui don­nent un air de morte-vivante. La mère déchar­née a, pour sa part, encore la force de se vêtir. Autour d’elle sont éparpillés des enfants étiques, dont une petite fille qui semble à l’agonie. Qu’ils sont durs à sou­te­nir, ces regards qui brû­lent nos cons­cien­ces. Qu’un pho­to­gra­phe bien por­tant soit là à les placer, à véri­fier l’arrière-plan, à régler le tré­pied et l’ouver­ture du dia­phragme, à insé­rer ses pla­ques comme pour une photo de pre­mière com­mu­nion ne semble même pas les émouvoir. Ce groupe sans homme qui dia­lo­gue déjà avec le monde du silence a depuis long­temps dépassé le stade de la pudeur ou même de la sup­pli­ca­tion. Cette photo et la série à laquelle elle appar­tient se veu­lent l’ultime gémis­se­ment d’une popu­la­tion qui n’obtien­dra jamais répa­ra­tion.
Un siècle après, des fac­teurs simi­lai­res

Deux ans après l’atta­que ita­lienne de 1912 (notre arti­cle pré­cé­dent paru dans l’édition du 7 août), l’Empire otto­man est à peine sorti des guer­res bal­ka­ni­ques qu’il doit s’enga­ger dans le pre­mier conflit mon­dial : il n’y sur­vi­vra pas. Le sultan Mehmed V nomme Jamal Pacha à la tête des affai­res civi­les et mili­tai­res du Moyen-Orient : le « Boucher » s’illus­trera par les mas­sa­cres des Arméniens et des Assyriens avant que sa répres­sion ne s’abatte sur le Mont-Liban dont il craint que la popu­la­tion cons­ti­tue un maillon faible dans la défense de l’empire. Comme sou­vent lors des gran­des catas­tro­phes huma­ni­tai­res, la corde du drame va se tres­ser de plu­sieurs fac­teurs : le blocus économique opéré par les Alliés contre les armées otto­ma­nes ; l’inva­sion de sau­te­rel­les qui rava­gent les récol­tes liba­nai­ses ; les réqui­si­tions de den­rées ali­men­tai­res par Jamal Pacha pour nour­rir l’armée ; le blocus que celui-ci opère à son tour sur le Mont-Liban pour en détruire l’économie ; les usu­riers et les acca­pa­reurs qui appau­vris­sent la popu­la­tion ; la crise moné­taire pro­vo­quée par l’émission de papier mon­naie sans valeur à la place de la livre-or turque. Si cette lita­nie vous rap­pelle quel­que chose, c’est que toutes choses égales par ailleurs et en rem­pla­çant les sau­te­rel­les par le virus et l’explo­sion, nous sommes confron­tés aujourd’hui au même fais­ceau de causes qui ris­quent de pro­vo­quer les mêmes effets sans une assis­tance inter­na­tio­nale. En 1915, les résul­tats ne vont pas se faire atten­dre : l’hyper­in­fla­tion rend les pro­duits ali­men­tai­res ina­bor­da­bles, pro­vo­quant une explo­sion des épidémies favo­ri­sées par la famine et l’insa­lu­brité géné­rale. Durant trois ans, des mil­liers de cada­vres seront ramas­sés par des char­ret­tes et enter­rés dans des fosses com­mu­nes. Comme au temps de la peste.

S’agit-il d’une héca­tombe invo­lon­taire ou d’un géno­cide ? Si les his­to­riens diver­gent sur la carac­té­ri­sa­tion de la grande famine, il n’en demeure pas moins qu’un tiers des Libanais va y suc­com­ber, un sacri­fice qui mar­quera à jamais notre peuple. Pourtant, la pola­ri­sa­tion confes­sion­nelle por­tera les pou­voirs publics à occulter la grande famine au profit de l’exé­cu­tion des natio­na­lis­tes, événement plus fédé­ra­teur.

On ne saura donc suf­fi­sam­ment remer­cier l’his­to­rien Christian Taoutel et l’écrivain Ramzi Salamé pour leur ini­tia­tive : en 2018, cent ans plus tard, cent ans trop tard, sera érigé le mémo­rial de la Grande Famine devant l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, œuvre de Yazan Halwani en hom­mage à ces vic­ti­mes sur les osse­ments des­quels a été bâti le Grand-Liban. Car, pous­sés à se révol­ter contre la famine et le blocus otto­man, les Libanais et les Beyrouthins vont être répri­més dans le sang en 1916, offrant au Liban ses pre­miers mar­tyrs offi­ciels, et à la plus grande place de Beyrouth son nom.

Il aura fallu passer par le pur­ga­toire pour accé­der à la libé­ra­tion : à l’heure où se joue à nou­veau le sort du Liban, tâchons de nous en sou­ve­nir et affir­mons, malgré les larmes, à nos morts d’hier et d’aujourd’hui que le pays pour lequel ils ont donné leur vie n’était pas une chi­mère.

Toutes les deux semai­nes, Georges Boustany vous emmène visi­ter le Liban de nos parents et de nos grands-parents à tra­vers une pho­to­gra­phie de sa col­lec­tion. Un voyage entre nos­tal­gie et émotion, à la décou­verte d’un pays dis­paru.

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