FATIMA EL-HAJJ, MUSIQUE INTERIEURE.

Du 21 novembre au 23 décembre - Galerie Claude Lemand

  • Fatima El-Hajj, Orchestre 3.

    Orchestre 3, 2016. Acrylique et huile sur toile, 130 x 195 cm. © Fatima El-Hajj. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

  • Fatima El-Hajj, Harmonie 1.

    Harmonie 1, 2015. Acrylique et huile sur toile, 89 x 116 cm. © Fatima El-Hajj. Courtesy Galerie Claude Lemand, Paris.

FATIMA EL-HAJJ, MUSIQUE INTERIEURE.

Thierry Savatier.

Picasso écrivit des pièces de théâ­tre et plu­sieurs cen­tai­nes de poèmes. C’est un seg­ment de son œuvre peu connu du public. Succession de mots dénuée de ponc­tua­tions, cette lit­té­ra­ture assez her­mé­ti­que fut ainsi défi­nie par son der­nier secré­taire, Miguel Montanes : « Observez bien : ses phra­ses sont des des­crip­tions indé­pen­dan­tes les unes des autres, dans les­quel­les la forme et les cou­leurs sont sug­gé­rées en toutes let­tres. Picasso peint également lorsqu’il écrit. » Les éléments déstruc­tu­rés ins­crits sur la toile se muaient en phra­ses déstruc­tu­rées sur la page. Cette rela­tion étroite entre­te­nue entre pein­ture et écriture se révèle-t-elle aussi lors­que la musi­que se sub­sti­tue à la plume ? C’est l’impres­sion que l’on éprouve devant les tableaux de l’artiste liba­naise Fatima El-Hajj réunis dans son expo­si­tion pari­sienne inti­tu­lée « Musique inté­rieure ».

Fatima El-Hajj a tou­jours aimé la musi­que ; elle en écoute beau­coup, s’en imprè­gne avant de s’atta­quer à une toile. Ses goûts éclectiques la condui­sent du clas­si­que, orien­tal et occi­den­tal, au jazz, avec quel­ques détours vers les musi­ques du monde. Sa curio­sité la mène vers des recher­ches docu­men­tai­res ; ainsi, n’hésite-t-elle pas, pour mieux appré­hen­der les sono­ri­tés et l’esthé­ti­que des ins­tru­ments asia­ti­ques, à par­cou­rir les salles du musée Guimet. En 1994, elle avait consa­cré aux Saisons de Tchaïkovski une suite de douze tableaux abs­traits – quoi de plus imma­té­riel, et donc abs­trait, qu’une mélo­die ?

Cependant, les toiles ici ras­sem­blées, pein­tes au cours des quatre der­niè­res années, obéis­sent à une autre logi­que, celle d’un cri d’urgence. L’artiste, sen­si­ble au monde qui l’entoure, s’inquiète de ses déri­ves, où s’oppo­sent un égocentrisme consu­mé­riste et un obs­cu­ran­tisme reli­gieux crois­sant. Aucune place, dans ces deux uni­vers uni­que­ment habi­tés d’inté­rêts per­son­nels et, pour repren­dre le mot de Spinoza, de « pas­sions tris­tes » qui rédui­sent l’humain à l’état de ser­vi­tude, n’est lais­sée à la spi­ri­tua­lité. L’Homme, relève-t-elle, semble avoir perdu un savoir ancien, qui lui per­met­tait d’écouter sa voix inté­rieure. Or pour Fatima El-Hajj, la musi­que est l’un des moyens les plus acces­si­bles pour retrou­ver cette écoute. C’est donc sur ce chemin spi­ri­tuel et intel­lec­tuel qu’elle invite le regar­deur à tra­vers les dix-huit toiles pro­po­sées.
La démar­che n’est pas si simple et relè­ve­rait même volon­tiers de la pro­vo­ca­tion dans un temps où les inté­gris­tes musul­mans pré­ten­dent inter­dire la musi­que et où paral­lè­le­ment, dans le monde occi­den­tal, se répan­dent des succès faci­les, moins sou­vent issus du génie d’un com­po­si­teur que d’un bureau de mar­ke­ting, même si leur médio­crité les rend éphémères.

Les toiles reflè­tent les goûts variés de l’artiste. Sur cer­tai­nes, appa­rais­sent, seuls ou en for­ma­tion, sug­gé­rés mais tout à fait iden­ti­fia­bles, des ins­tru­ments orien­taux : kanoun (cithare de table), oud (luth), zurna (haut­bois), nay (fine flûte de roseau), riqq (tam­bou­rin à cym­ba­les). Tel est le cas de Sérénité - où un chat veille -, Concert cham­pê­tre, Harmonie - thème décliné en deux ver­sions, l’une, lumi­neuse, domi­née par les jaunes, l’autre d’un vert d’eau qui appelle à la séré­nité -, Nocturne aux bleus estom­pés, rele­vés de quel­ques aplats plus vifs et de tou­ches de carmin éclatants -, Orchestre - où le blanc s’exprime dans de sub­ti­les nuan­ces - et encore Musique, assem­blage de pour­pre et de bleu rehaussé de tou­ches jaunes, vertes et blan­ches. Parfois, s’y ajou­tent un accor­déon, un violon et un vio­lon­celle, comme autant de pas­se­rel­les har­mo­ni­ques jetées entre deux conti­nents.

Sur d’autres tableaux, un violon, ins­tru­ment commun à toutes les rives de la Méditerranée, occupe l’espace ; le trai­te­ment du sujet et la palette sem­blent donner le tempo : vivace et entouré de por­tées dans Orchestre rouge ou lento dans ce Violon décliné en bleus qui ferait un ins­tant penser à Chagall. Les por­tées, pré­sen­tes sur quel­ques œuvres (Orchestre rouge et Notes), flot­tent dans l’air ; elles ne jouent pas un rôle orne­men­tal, mais tra­dui­sent une mélo­die.

La com­po­si­tion (jouons sur la poly­sé­mie du mot) de chaque toile met en lumière une atmo­sphère sin­gu­lière. La thé­ma­ti­que du jazz fait ainsi l’objet d’un lan­gage pic­tu­ral par­ti­cu­lier, moins proche que d’habi­tude, sans aucun doute, des influen­ces de Bonnard ou de Vuillard que reven­di­que Fatima El-Hajj. Avec Jazz et deux ver­sions de Saxophone, la pré­sence du gris, loin d’appe­ler à la tris­tesse, sug­gère l’atmo­sphère enfu­mée des légen­dai­res caves de Saint-Germain-des-Prés, le « Tabou » ou le « Club Saint-Germain », qui s’ani­maient de la trom­pette de Boris Vian ou du saxo de Charlie Parker.

Dans l’ensem­ble des tableaux ici pré­sen­tés, aux vibra­tions de la musi­que, cor­res­pon­dent des vibra­tions chro­ma­ti­ques ; vient à l’esprit ce vers de Baudelaire « Les par­fums, les cou­leurs et les sons se répon­dent ». L’obser­va­teur, pour peu qu’il consente à se concen­trer sur une toile, res­sent l’impres­sion étrange de voir les notes se poser sur les rayons de cou­leur, par­ta­geant ainsi la démar­che intel­lec­tuelle du pein­tre jusqu’au point, pra­ti­que­ment, d’y par­ti­ci­per. De la quié­tude à la joie, en pas­sant par la mélan­co­lie et l’ardeur, les tableaux, aux yeux du public, por­tent toutes les nuan­ces des sen­ti­ments à l’exclu­sion de ceux, néga­tifs, de la colère ou de la haine. En quit­tant cette expo­si­tion, le visi­teur pen­sera à cette phrase que Balzac écrivit dans une nou­velle assez confi­den­tielle, Gambara (1837), qui semble avoir conduit Fatima El-Hajj tout au long de sa démar­che créa­tive : « La musi­que seule a la puis­sance de nous faire ren­trer en nous-mêmes. »

Thierry Savatier, Historien de l’art

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