Boutros Al-Maari

BOUTROS AL-MAARI.

Né à Damas en 1968, Boutros Al Maari est titulaire d’un diplôme en arts graphiques de la Faculté des beaux-arts de l’Université de Damas, d’un master en Anthropologie Sociale à l’EHESS Paris en 1999, puis d’un doctorat en 2006 sur l’émergence d’une peinture moderne en Syrie. Professeur dans la même la Faculté des beaux-arts de l’Université de Damas de 2008 à 2012. La guerre en Syrie l’a obligé à l’exil. Il vit et travaille à Hambourg depuis 2012.

Auteur et illustrateur de nombreux livres pour enfants, publiés en France en édition bilingue arabe-français. Ses grandes peintures sur toile et ses œuvres sur papier évoquent avec nostalgie la vie animée et heureuse des lieux publics traditionnels de Damas : les cafés, les hammams, les conteurs populaires. Quand il peint un sujet contemporain, il le fait dans un style poétique traditionnel, où l’humour et la tendresse ne sont pas bien loin.

La galerie Claude Lemand avait organisé en 2004 la première exposition parisienne de Boutros Al-Maari. En 2014, ses livres Portrait de l’Oiseau-Qui-N’Existe-Pas sont montrés au Musée d’Issoudun et, en octobre 2018, au Musée de l’IMA, l’une des trois premières expositions de la grande Donation Claude & France Lemand, offerte au Musée de l’Institut du monde arabe. En 2019, il y participe à l’exposition Dessins du Monde arabe, puis à l’exposition Hommage d’Artistes à Notre-Dame.

En novembre et décembre 2019, la galerie montre un choix de ses remarquables peintures récentes, sous le titre Syrie mon Amour - Wâ Habîbati Sûria, une exposition aux deux versants : peintures noires de scènes tragiques et douloureuses, reflets du temps présent ; peintures colorées de scènes nostalgiques et heureuses, reflets du temps jadis. « Je suis tiraillé entre la nostalgie des quartiers populaires de Damas, de Bab Touma - quartier où je suis né, où j’ai vécu mon adolescence et les amours de ma jeunesse - et le malheur qui frappe mon pays, ces destructions quotidiennes dont on n’entrevoit pas la fin. »
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François Pouillon. Al-Maari, Peindre la Paix.

C’est une guerre bien cruelle qui se livre aujourd’hui en Syrie. Voudrait-on l’ignorer que nous avons le témoignage d’un peintre qui a exposé récemment à Paris. Boutros Al-Maari était professeur à l’école des Beaux-Arts de Damas. Il s’est fait connaître par un art de coloriste aux tons vifs, couleurs pures en aplat, aux tableaux peuplés de personnages nerveusement griffonnés, avec leurs tarbouches, leurs turbans, leurs monocles archaïques et leurs saintes auréoles. Par ses tableaux, ses livres imprimés, il s’est fait ainsi le témoin goguenard de la vie damascène ou, en retour, de l’exotisme parisien. Car l’artiste a passé un long et fructueux séjour à Paris, pour mener à bien la rédaction d’une très sérieuse thèse de doctorat sur l’émergence d’une peinture moderne en Syrie. Il en a tiré des évocations pleines d’humour de la vie d’ici et des hommages irrespectueux aux maîtres de l’art moderne (Manet, Cézanne).

Rentré au pays, et assistant bientôt au retour d’une guerre fort peu civile, les drames de la vie quotidienne, les incertitudes sur l’avenir ont fait tourner sa peinture au noir, tant pour les tonalités que pour les thèmes : c’est désormais Goya et ses Désastres de la guerre cette fois qui semblent avoir alors donné des sujets à ses tableaux. Réfugié désormais à Hambourg, où il a mis sa famille à l’abri, c’est pourtant un autre message qu’il nous envoie, car les artistes et les historiens savent que les luttes fratricides pour être terribles, finissent toujours par s’éteindre et laisser la place à de nouvelles fraternités, à des cohabitations restaurées à travers un art de vivre reconquis. À l’horizon des orages terribles que la Syrie traverse, Boutros Al-Maari voit se dessiner un arc-en-ciel. On dit souvent que les militaires ou les politiques sont en retard d’une guerre. Les artistes, les poètes modernes eux savent être en avance d’une paix.
(François Pouillon. Anthropologue. Directeur d’études à l’EHESS, Paris)
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François Pouillon. Boutros Al-Maari, un orientalisme moderne ?

Le talent de Boutros Al-Maari est avant tout plastique : qualités des compositions, aplats de couleurs en demi-teintes, trait vif d’un dessin à la plume ou au crayon qui rehausse la structure chromatique, vigueur architecturale et même métallurgique des personnages. Qu’il me permette d’évoquer une autre dimension qui traverse son travail, celle d’une tradition sociale damascène et des peintres orientalistes qui ont évoqué l’Orient. Je suis de ceux qui ont eu à connaître de la recherche ardente qu’il a menée à Paris pendant plusieurs années, à partir d’enquêtes conduites en Syrie et dans les capitales d’Europe où a fleuri une peinture syrienne en diaspora. Ce travail puisait à une expérience de peintre professionnel sans doute, mais aussi à la nostalgie des quartiers populaires damascènes, cafés et souks de la vieille ville où régnaient les conteurs, les fabricants d’images plus ou moins pieuses, creusets d’une tradition populaire et savante à la fois. La pertinence et la subtilité de l’hommage qu’il rend à cette tradition dit assez le rapport vital qui le relie à elle.

C’est dans ce théâtre d’ombres bien vivantes que je voudrais trouver la clé des personnages qui peuplent ses tableaux. Ces hommes tronconiques, avec un tarbouche vissé sur le crâne, arborant l’air un peu raide et distancié que doit avoir tout fumeur de narghilé - car la pipe à eau, objet oriental s’il en est, revient souvent dans sa peinture. Traits ethnographiques aussi de la désinvolture orientale : ils sont mal rasés et leur sourire arbore la plus incroyable procession de chicots que la dentisterie saurait créer. Mais il y a un autre indice de ces temps anciens qui constitue, me semble-t-il, comme le punctum de tant d’images : c’est le monocle anachronique qu’arborent régulièrement ces figures. Est-ce l’oeil éveillé de ce monde assoupi dans la fatigue d’une vieille civilisation ? Est-ce l’impact d’une diffusion en auréole qui va se poser sur la tête de ces saints personnages ? - car il n’oublie pas que la tradition de la figuration chrétienne en Syrie fut longtemps ecclésiale. Cela évoque assez bien le mélange d’inscription sociale de l’artiste dans son milieu d’origine et le regard plein d’ironie et d’attendrissement qu’il lui porte.
(François Pouillon. Anthropologue. Directeur d’études à l’EHESS, Paris)

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