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10 janvier 2014

SHAFIC ABBOUD, LE PROPHETE .

Emmanuel Daydé - SHAFIC ABBOUD, LE PROPHETE.

« Où ira-t-on quand les lumières s’éteindront et que l’on se rassemblera ? » demande la fougueuse poétesse et peintre américano-libanaise Etel Adnan. « On ira tous au Paradis » semble lui répondre son contemporain Shafic Abboud, dont les peintures ivres de lumières, tissées de couleurs comme des tapis, closes comme des jardins d’Eden et bruissantes comme des miniatures persanes, semblent des visions transfigurées d’un réel insaisissable. Toute son œuvre paraît poursuivre une certaine idée bonnardienne de la joie de vivre, comme le prouve à l’envie le titre d’un de ses tableaux intitulé Cette place pour le bonheur. Abboud demeure un mystique de l’instant, capable de tout sacrifier à ce dieu sauvage. De nature cependant inquiète, l’artiste levantin lutte désespérément contre le temps qui nous dévore et la dépression qui le menace, en faisant papillonner et vibrer ses toiles d’un feu qui brûle, échauffe et se consume, usant de toutes les variations jaunes, oranges et rouges de l’orient compliqué.

Il y a de l’alchimiste méticuleux chez ce magicien de la couleur, comme le prouvent ses livres de peintures ou ses carnets aux sentences encadrées en tout sens, à la manière de quelque patchwork à lire autant qu’à voir. Il y a aussi du musicien perdu dans l’harmonie des sphères chez ce fou des quatuors de Beethoven – parce que ceux-ci posséderaient, selon son ami le compositeur André Boucourechliev, « le don de migration perpétuelle » : à l’instar de son Quatuor de 1977, sa peinture n’est jamais fixe mais toujours mouvement, scintillement, flamme, irisation. Il y a enfin du mystique de la chair chez cet hédoniste meurtri, qui veut « regarder la Nature dans les yeux », et qui peint des nus comme des paysages et des paysages comme des nus au plafond. Né en 1926, dans le village grec orthodoxe de Mhaidsé, au cœur de la montagne libanaise, le sensualiste Abboud est resté toute sa vie un faiseur d’icônes, ces « magnificences de lumière, splendeurs, glorieuses d’or liquide » comme les appelle le poète des deux rives Georges Schehadé. Même s’il s’éloigne de la foi de son enfance lors de son installation en France, près du jardin enchanté du parc Montsouris, et s’il finit par rejeter les confessionnalismes qui ont mis le feu au Liban, il n’a eu de cesse de sacraliser le profane entre Beyrouth et Paris, peignant ici, « où la chaleur apaise » durant l’été et là-bas, « où la température met le cerveau en ébullition » durant l’hiver.

Les voies de la modernité étant impénétrables, les chemins de l’abstraction d’après-guerre n’ont été pour lui qu’une manière de cultiver son jardin, en irriguant la tradition de lumières nouvelles. Dix ans avant sa mort, il a encore voulu revoir le monastère grec orthodoxe de Saidnaya, sur les contreforts syriens de l’Anti-Liban, où sa mère l’emmenait en pèlerinage quand il était enfant, pour voir l’une des trois peintures de la Vierge attribuée à Saint Luc. De sa fascination pour l’icône – et pour la peinture siennoise qui en découle -, Abboud a retenu l’idée de ne pas représenter le monde qui nous entoure, mais plutôt de le transfigurer. Même quand il n’utilise pas la matité profonde et absolue de la tempera, Il use de couleurs claires et pures, dressant ses hypothétiques figures de manière statique et frontale, en les illuminant de l’intérieur (et non pas par derrière, comme dans les midis noirs de son ami Marfaing). Rien n’évoque plus la théorie de saints et de saintes de la déisis orthodoxe que Les dames de galerie mordorées de 1977 - pour ne rien dire de la série sur la robe de Simone ou le grand portrait en pied d’une saoudienne intitulé Robe Widad. Même lorsque toute trace de figuration semble avoir disparu, l’enfant de la montagne poursuit ses visions dans des extases de couleurs : « Le choc de deux couleurs provoque la lumière… La couleur, je n’y échapperai pas, c’est une fatalité, c’est ma nature, disait-il ; mes yeux ont dû être à jamais éblouis. »

Même si elle ne constitue qu’une entrée en matière, la touchante Figuration poétique des années 1947 à 1953 annonce, dans des tonalités grises et sourdes mais rendues presque transparentes, un univers de rêves déjà compartimentés. Usant d’une construction folklorique, proche de celle des petits chevaux de Dalmatie de Zoran Music, empruntant son trait gracile et onirique à Paul Klee, les petites histoires secrètes que se racontent les Fous ou La boîte à images renvoient aux jours heureux de l’enfance, quand le petit Shafic faisait comme l’oiseau, vivant d’air pur et d’eau fraîche en s’abreuvant aux histoires que lui contait sa grand-mère. Mais il ne fait pas bon entreprendre une quelconque narration dans le Paris des années 50, qui veut oublier les horreurs de la guerre dans la régénérescence de l’art abstrait. Même si, dans le fond, il en refuse les composantes, le libanais adhère à l’Abstraction lyrique défendue par le critique Roger van Gindertael, et pratique une abstraction intégrale à la façon de Poliakoff, retrouvant dans les combinaisons de formes silencieuses du russe le royaume intérieur qu’il recherche. Mais très vite, il complique ces puzzles sensoriels - et, là encore, iconiques - en les maçonnant de couleurs empilées, comme dans son cycle obstrué des Saisons de 1959, topographie boueuse imaginaire qui annonce les Saisons magmatiques et putrides d’Eugène Leroy. Loin d’être un épigone moyen-oriental, Abboud est un découvreur. Si l’on veut bien reconnaître à Pierre Soulages l’invention du noir-lumière, alors il faut reconnaître à Shafic Abboud l’invention de la couleur-lumière, avec cette faculté qu’il a de rendre la toile incolore à force de couleurs. Comme dans l’art des enluminures, il sait prolonger ses figures neutres monochromes par des images colorées. Mais l’espace vide de l’art abstrait, qui tend vers la froide géométrie, commence à le faire suffoquer. Une toile comme Enfantine de 1964 retrouve implicitement la lumineuse composition tachiste de Méditerranée de Nicolas de Staël.

D’ailleurs, en même temps qu’il réalise son catéchisme abstrait, il peint des illustrations de conte pour sa fille Christine et même une lanterne magique en forme de boîte de cinéma, qui déroule des films aussi immobiles que les courts métrages d’animation des frères Quay. « Je n’oppose pas la peinture abstraite à la peinture figurative, disait déjà de Staël à ses détracteurs. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace[] ». C’est cet espace qu’Abboud veut désormais conquérir, en partant d’un déclic provoqué par le réel, pour le brouiller ensuite dans de grands tapis baroques rutilants de couleurs ou, au contraire, dans des blancheurs de neige immaculée ou des matités de nuit minimale. Le monde entier se pare alors de tentures dignes des Mille et une nuits, que ce soit dans les tissus chatoyants du marché Saint Pierre, le corps étendu mort et bleui de sa mère, une performance zen de Merce Cunningham à la Fondation Maeght, le souvenir nostalgique du Paradise sur la plage de Beyrouth, les lits des enfants dans la chambre, les prés tout autour de sa petite maison des bords de Loire ou d’ultimes plages monochromes, « douces à toucher par le regard ».

A l’heure où là-bas devient ici, alors que le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris s’apprête à consacrer une grande exposition sur la création iranienne et où le Centre Pompidou inclut l’abstraction informelle arabe dans ses Modernités plurielles, il ne serait que temps de se tourner vers l’art moderne libanais et ses pionniers solitaires, Saliba Douaihy et Shafic Abboud en tête. Seul artiste arabe à avoir participé à la Première Biennale de Paris en 1959 - aux côtés d’Yves Klein, de Martin Barré, d’André Marfaing ou de Joan Mitchell -, Abboud a réussi à s’évader de la seconde Ecole de Paris, en portant ses conquêtes lumineuses et formelles à une incandescence orientale, aussi éblouissante qu’inattendue.


Note sur le prophète par Claude Lemand

* Le prophète est une double allusion au livre de l’écrivain libanais Gibran Khalil Gibran The Prophet (1923) et au mouvement pictural français des Nabis (1888-1890).

1. Ecrivain libanais établi à New York, Gibran (1883-1931) écrit The Prophet en anglais, composé de 26 poèmes en prose prophétique. Il est vite traduit en arabe et dans une vingtaine de langues. Gibran est l’un des fondateurs de la Nahda (mouvement moderniste et anti-clérical de la Renaissance arabe), ses écrits ont eu une grande influence sur la jeunesse du Proche-Orient et sur Shafic Abboud, né en 1926.

2. Les Nabis (les Prophètes). Fondé par Paul Sérusier (auteur du Talisman, inspiré par Paul Gauguin en Bretagne), le groupe des Nabis se libère de l’héritage des impressionnistes, s’écarte du réel et prône les couleurs vives et la lumière ; il s’éloigne du christianisme, s’inspire de diverses théosophies, se rapproche du symbolisme et met l’accent sur le rôle sacré de l’art et de la peinture, la lumière de l’oeuvre devient le témoin de la vie spirituelle. Les Nabis ne se limitent pas à la peinture, mais ils s’investissent aussi dans de multiples productions artistiques. Le groupe est influencé par Gauguin, Van Gogh et Cézanne, par l’orientalisme et le japonisme. Ses principaux représentants : Sérusier, Vuillard, Bonnard, Denis, Roussel, Vallotton, Maillol, ... Shafic Abboud retiendra surtout les couleurs de Bonnard (qu’il a toujours admiré), les intérieurs de Vuillard, la sensualité païenne et sacrée de Gauguin dans ses femmes-paysages et il sera attiré par l’expérimentation de divers arts appliqués.

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