LIBAN - LE CRI DU CEDRE - KOULLOUNA !

Du 23 octobre au 2 novembre - LIBAN.

  • Sandra Kheir Sahyoun, Koullouna.

    Koullouna, 2019. Sculpture en métal, installée à l'entrée de Bcharré, Liban. Copyright de l'artiste.

Sandra Kheir Sahyoun, LE CRI DU CEDRE - KOULLOUNA.

Les yeux bandés d’avoir long­temps été dans l’obs­cu­ran­tisme, son cèdre crie l’iden­tité bafouée, la dou­leur et l’amour du pays. Il est aujourd’hui à l’image du peuple liba­nais, un mira­cle de rési­lience.

Par Danny Mallat, OLJ, 23/10/2019. www.lorient­le­jour.com

« Mon his­toire est une his­toire banale. C’est l’his­toire d’un peuple qui a long­temps occulté son iden­tité et s’est laissé som­brer dans une sorte de liquide amné­si­que sans jamais essayer réel­le­ment de com­pren­dre. L’his­toire d’un peuple à qui l’on a fait croire qu’il n’appar­te­nait à rien de grand. À un parti peut-être, à une confes­sion, à une famille de poli­ti­ques, mais jamais à une grande nation. L’his­toire du Liban à l’école ne s’est-elle pas arrê­tée en 1948 ? Que s’est-il passé depuis ? Pourquoi n’a-t-on pas réé­crit l’his­toire pour cette géné­ra­tion d’après-guerre qui est la mienne et qui a long­temps cher­ché des répon­ses ? »

Telles sont les inter­ro­ga­tions qui se bous­cu­lent dans la tête de Sandra Kheir Sahyoun. Il y a quel­ques années, elle a trouvé un élément de réponse. « Perdue entre l’Orient et l’Occident, je me conten­tais d’une pein­ture sans raci­nes, sans atta­ches, sans âme, dans une sorte de quête conti­nue. Et puis un jour d’été 2014, alors que je tra­ver­sais à pied la région des cèdres du Chouf, en pas­sant sous le cèdre dédié au grand poète Lamartine, tout s’est révélé à moi et j’ai com­pris. J’ai d’abord com­pris que ce géant avait une vie dont on ignore tout ou pres­que. Qu’il a été durant des mil­lé­nai­res le témoin de notre his­toire. J’ai com­pris qu’il fal­lait que je me libère et que la réponse était en lui. Le cèdre n’était plus une simple illus­tra­tion sur un dra­peau, un tampon sur un pas­se­port, un arbre comme il en existe tant. Ce géant avait une vie dont on igno­rait tout ou pres­que, mais qui allait tout m’appren­dre. Il est notre père à tous, celui qui détient tous les secrets. »

Crier sa dou­leur, trans­cen­der son amour.
Née en 1978, depuis toute petite Sandra Kheir Sahyoun aime pein­dre. Une pas­sion qu’elle va aban­don­ner momen­ta­né­ment pour les rai­sons (on connaît la chan­son) que bran­dis­sent les adul­tes : l’art ne fait pas vivre. Dans les années 90, elle quitte le Liban avec sa famille pour Paris. En 1993, elle rentre au pays ter­mi­ner ses études. Elle décro­che en 2002 son diplôme en archi­tec­ture d’inté­rieur de l’Académie liba­naise des beaux-arts. « J’avais très bien réussi et je m’apprê­tais à enta­mer une car­rière dans ce métier, ce que j’ai d’abord fait. Mais ma pas­sion a eu raison de moi. Pour moi, la pein­ture est un art à l’état pur. Le cane­vas a tou­jours été la pla­te­forme où je pou­vais m’expri­mer dans une recher­che quasi vitale de ma véri­ta­ble iden­tité. »

Depuis 2014, son art a changé de direc­tion. L’artiste déve­loppe un tra­vail autour du cèdre. Elle s’abreuve de sa sève, se nour­rit à ses raci­nes, prend ombrage sous sa man­sué­tude et lui livre ses angois­ses et ses peurs. D’abord des repré­sen­ta­tions en grand format jusqu’à acqué­rir une cer­taine matu­rité, quand elle essaye de mélan­ger les tech­ni­ques ou qu’elle ins­talle des cèdres dans des sil­houet­tes humai­nes : des hommes, des femmes encein­tes, un peuple qui se révolte, une femme voilée, Feyrouz ou Gibran, d’où son expo­si­tion Cedar in Us à Beit Beirut en 2018. « Si j’ai choisi Beit Beirut, c’est parce que cet espace reste le sym­bole de la mémoire embuée d’un peuple et de son iden­tité frag­men­tée. »

Le mes­sage de Sandra Sahyoun est clair : « Le peuple liba­nais a une iden­tité, elle est puis­sante, elle est le cèdre ! Et à partir du moment où il croit en lui et qu’il le bran­dit face à toutes les nations, il ne sera que plus fort. C’est un arbre qui n’a pas de reli­gion, pas de confes­sion, c’est l’arbre duquel nous des­cen­dons. » Quand elle ins­talle, il y a trois semai­nes, son cèdre haut de deux mètres à l’entrée du vil­lage de Bécharré, c’est un coni­fère exé­cuté à partir d’une mul­ti­tude de petits per­son­na­ges, repré­sen­tant toutes les reli­gions et toutes les confes­sions. Cette sculp­ture réa­li­sée en métal rouillé n’est pas un art en soi, c’est l’acte et la démar­che qui comp­tent aux yeux de l’artiste. Le cèdre est un mes­sage pour le Liban et pour l’huma­nité. Ce pays est aujourd’hui le labo­ra­toire du monde, celui qui prouve que « le vivre-ensem­ble » est encore pos­si­ble.

« Je ne suis qu’une petite goutte »
« J’ai réa­lisé, ajoute Sandra Sahyoun, que moi toute seule et toute petite dans ma bulle et dans mon ate­lier, je suis aujourd’hui une goutte comme tant d’autres, qui se sou­lève et qui exprime sa dou­leur. Aujourd’hui, le peuple a com­pris que ce n’est pas tout d’appar­te­nir à un parti poli­ti­que ou à une reli­gion, il faut d’abord appar­te­nir à son pays. Le mira­cle de la réconci­lia­tion à laquelle nous assis­tons aujourd’hui à tra­vers le Liban est au niveau du peuple et pas au niveau du poli­ti­que et de ses marion­net­tis­tes. La réa­lité va être dif­fi­cile, mais sans chan­ge­ment, sans ce cri, sans une iden­tité, on ne peut pas se cons­truire serei­ne­ment. »

Ce cri, c’est celui qu’elle a couché sur la toile : un visage, bouche béante, mêlé à un cèdre et aux cou­leurs du dra­peau liba­nais. Une œuvre qu’elle a pro­duite au début de la vaste mobi­li­sa­tion popu­laire qui tra­verse tout le Liban depuis jeudi. Cette séré­nité que l’artiste a décou­verte, elle a voulu la par­ta­ger avec tous les Libanais. Et d’ajou­ter : « Mener des révo­lu­tions économiques ou ériger des bâti­ments ne sert à rien quand les fon­da­tions ne sont pas sta­bles, de là toute l’impor­tance de l’art. Churchill, à qui on avait demandé durant la guerre de limi­ter le budget alloué à la culture, avait répondu : “Alors, pour­quoi se bat-on ?” L’art, ce n’est pas faire du joli, ce n’est même pas une langue, c’est un lan­gage. Et mon cri, bandé de rouge sang, de rouge pas­sion, de rouge amour, celui que j’ai couché sur un papier aussi blanc que l’avenir que nous gar­de­rons à nos enfants, ce cri s’adresse aux peu­ples du monde entier, mais laisse réson­ner avec la révo­lu­tion actuelle la voix de chaque Libanais. »

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