DAHMANE. HOMMAGE A MON FRERE YOUNES.

Du 5 au 12 novembre - Galerie Claude Lemand

  • DAHMANE, Portrait de Younès Benanteur.

    Portrait de Younès Benanteur, mon frère. Copyright Photo Dahmane.

DAHMANE. HOMMAGE A MON FRERE YOUNES.

Les der­niè­res paro­les de mon frère auront été adres­sées aux infir­miè­res de la Maison Médicale Jeanne Garnier : « Vais-je dormir long­temps ? », puis « Vous êtes des anges. ». Ce qu’il espé­rait depuis quel­ques temps, mourir dans son som­meil, s’est donc fina­le­ment réa­lisé. Son visage, sur son lit de mort, était pai­si­ble et noble, celui, jus­te­ment, d’un ange au repos. La mort, d’autres l’ont com­pris avant moi, frappe par­fois de façon injuste : Younès méri­tait de vivre encore long­temps, de voir gran­dir ses filles bien-aimées et, plus tard, de se repo­ser après une vie entière de labeur acharné. Il ne méri­tait pas de mourir à cin­quante-huit ans, lui qui était bon, si intè­gre, si juste, si ser­via­ble. Ses actions étaient si posi­ti­ves pour les autres qu’il en avait oublié de se sou­cier de sa propre santé et qu’il n’avait jamais pris le soin de faire le moin­dre examen, lui qui avait passé la majeure partie de son temps à tra­vailler dans les hôpi­taux en col­la­bo­ra­tion avec des méde­cins com­pé­tents. Ce n’est que bien trop tard qu’il a décou­vert son cancer et sa gra­vité, il y a près de trois ans.

Il me confiait par­fois que s’il avait enduré depuis lors les opé­ra­tions et trai­te­ments pré­co­ni­sés, aussi péni­bles soient-ils, c’était dans le but de sur­vi­vre le plus long­temps pos­si­ble pour ses filles, Ingrid et Edwige. Ces der­niers temps, il me disait aussi qu’il vou­lait retar­der le moment où il me per­drait ainsi que ses pré­cieux amis. Ce n’était cer­tai­ne­ment pas par peur de la mort ; jusqu’au bout, il a conservé un cou­rage et une luci­dité dignes d’admi­ra­tion face à l’issue fatale dont il était par­fai­te­ment cons­cient qu’elle se rap­pro­chait chaque jour à grands pas. Et cela alors même qu’aucune croyance ou foi reli­gieuse ne l’aura aidé à atté­nuer la ter­reur qui étreint tant de nos sem­bla­bles à l’appro­che de leur fin : il n’en éprouvait pas le besoin, étant pro­fon­dé­ment scep­ti­que. Lorsque nous abor­dions le sujet de la vie après la mort, de la réin­car­na­tion, de la sur­vi­vance de l’âme, il aimait résu­mer sa pensée par cette phrase : « Au-dessus des croyan­ces, il y a le doute. ».

Aucun effroi donc, juste une infi­nie tris­tesse de devoir quit­ter ses pro­ches. Cette tris­tesse, c’est à moi main­te­nant et jusqu’à la fin de mes jours de la res­sen­tir dans sa pleine et amère mesure. Autant que frère adoré, il aura été mon meilleur, mon fidèle ami depuis notre plus tendre enfance et rien, au cours de nos vies, ne l’aura démenti : l’amour pro­fond et réci­pro­que qui peut lier dans le meilleur des cas deux frères, c’était le nôtre. Nous nous amu­sions sou­vent de voir à quel point nous nous res­sem­blions dans le regard des autres ; la simi­li­tude de nos traits, de nos façons, de nos into­na­tions étaient immé­dia­te­ment rele­vés par nos nou­vel­les ren­contres. Dieu sait que nous ne cher­chions pas à s’imiter l’un l’autre : nos par­cours se seront avérés sur le long terme on ne peut plus dis­sem­bla­bles, mais pour autant écrits sur la même page. Étonnamment, alors que nos choix de vie s’éloignaient, nous avons tou­jours gardé les mêmes goûts et les mêmes opi­nions dans bien des domai­nes. Il était mon meilleur juge quant à mes recher­ches artis­ti­ques ; ses avis et ses cri­ti­ques ont tou­jours eu une valeur abso­lue à mes yeux. Et bien sûr, nos dif­fé­ren­ces contri­buaient à nous enri­chir mutuel­le­ment.

Nous avons porté tous deux le sens du mot fra­ter­nité à son plus haut degré : sans son aide dévouée, sans le temps qu’il m’a accordé si géné­reu­se­ment, sans sa saga­cité, sa science et son bon sens, ma vie aurait été bien plus dif­fi­cile et aurait pu tour­ner à l’échec ; de mon côté, j’ai tenté de le lui rendre dans cette der­nière période, celle de sa ter­ri­ble mala­die.

Et puis, il y avait aussi l’admi­ra­tion que nous éprouvions l’un pour l’autre : son immense culture, quasi ency­clo­pé­di­que, son énergie, son intel­li­gence, son extra­or­di­naire mémoire, son métier d’une com­plexité et d’une exi­gence redou­ta­ble qu’il a exercé avec un cou­rage exem­plaire, n’ont jamais cessé de m’impres­sion­ner, à juste titre, - et je suis loin d’être le seul à l’avoir été. De son côté, il admi­rait que ma pas­sion d’ado­les­cent pour la pho­to­gra­phie se soit tra­duite ensuite par un métier que je n’ai jamais cessé de pra­ti­quer.

En per­dant mon frère, je perds aussi la mémoire de nos deux vies, car autant Younès était hyper-mné­si­que, autant je suis amné­si­que. Les évènements impor­tants qui les ont ponc­tuées, nos sou­ve­nirs, notre jeu­nesse et ses péri­pé­ties, les amis que nous avions à ces époques, les innom­bra­bles anec­do­tes et pré­ci­sions dont il pou­vait illus­trer nos passés com­muns et res­pec­tifs, ceux de nos parents, tout cela dis­pa­raît avec lui à tout jamais.

Certains moments mar­quants res­tent cepen­dant gravés dans ma mémoire. Voici trois exem­ples : lors­que j’abor­dais mes seize ans, que mes émois sen­ti­men­taux me posaient ques­tion, et alors qu’il n’en avait que douze, ce sont ses conseils que je sol­li­ci­tais afin de mieux me diri­ger, et non ceux de mes connais­san­ces plus expé­ri­men­tées, car de par sa culture lit­té­raire et la clarté de sa pensée, toutes deux par­ti­cu­liè­re­ment pré­co­ces, ses avis m’appa­rais­saient comme étant beau­coup plus sensés. Nos voya­ges à Rome et Naples, à cette même période, m’ont pro­fon­dé­ment marqué comme des semai­nes de bon­heur et de com­pli­cité totale, tout comme notre vie com­mune que nous avions décidé de repren­dre lorsqu’il avait, quatre ans après moi, quitté le domi­cile paren­tal : cela s’était bel et bien réa­lisé pen­dant deux bonnes années à notre grand plai­sir et dans une atmo­sphère de pure fan­tai­sie.

Je rends main­te­nant hom­mage au mer­veilleux père qu’il aura été, et ses filles adu­le­ront sa mémoire autant que moi, j’en suis sûr. Son amour pour elles n’a d’égal que celui qu’elles lui ont rendu. Younès, dans sa grande pré­voyance, s’est assuré que leurs pre­miè­res années d’adul­tes se feront sans aucune dif­fi­culté maté­rielle et les a dotées d’un appé­tit de culture et d’un sens cri­ti­que qui les accom­pa­gne­ront toute leur vie.

Je crois pou­voir asso­cier mes nièces à mon cha­grin et je sais que tous trois, nous res­sen­ti­rons pour tou­jours l’absence de Younès comme d’un vide impos­si­ble à com­bler.

Dahmane, novem­bre 2020

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