Dahmane

DAHMANE. Insertions, Nus et Photomontages.
Jean-Louis Poitevin.


Appel, aveu, pro­vo­ca­tion
Depuis tou­jours, l’œuvre de Dahmane déploie ses fastes de manière obsé­dante autour du corps fémi­nin. Il fau­drait dire plutôt que ses pho­to­gra­phies déploient les fastes de la fémi­nité dans l’immen­sité acide et bavarde du monde. Dans cette pré­sence des jambes, des han­ches et des bustes révé­lant tout ou partie de leur nudité, il y a à la fois un appel, un aveu et une pro­vo­ca­tion.

Un appel parce que depuis tou­jours l’enfant que fut chacun est happé par le sou­ve­nir impos­si­ble et pour­tant bien réel du ventre qui l’engen­dra. Un aveu parce que dans sa tota­lité comme dans cha­cune de ses par­ties toutes sup­po­sées dési­ra­bles, ce corps, malgré lui, est le sujet impli­cite du désir. Une pro­vo­ca­tion parce qu’il y a, en amont de toute morale, une pudeur que la nudité ne brise pas mais au contraire accroît. Et c’est à reconnaî­tre l’exis­tence de cette pudeur incer­na­ble que nous condui­sent ses images.

Débuts
Dahmane est né en 1959 à Paris de parents artis­tes pein­tres. Un regard ouvert sur la com­plexité et les beau­tés du monde dès l’enfance, il arrime son œil dès l’ado­les­cence et pour tou­jours à l’appa­reil pho­to­gra­phi­que.
À vingt ans, après un court pas­sage dans l’uni­vers de la mode, il devient pro­gres­si­ve­ment le grand por­trai­tiste qu’il est aujourd’hui. Ainsi s’établit le double monde dans lequel il évolue depuis. C’est son œuvre que nous explo­rons ici.

Cadre, nu, visage
Dahmane est un pho­to­gra­phe urbain. Il par­court les villes en tous sens et pose son regard sur les formes géo­mé­tri­ques des méga­lo­po­les comme sur les lieux que Paris abrite ou cache, appar­te­ments cossus, boîtes de nuit, lieux fermés dont on lui ouvre les portes. Sans ses habi­tants, ces villes ne sont rien et ne faire qu’enre­gis­trer ce monde tel qu’il est ne condui­rait à rien. Il y mêle donc le corps fémi­nin qui est à ses yeux le seul moyen de réen­chan­ter ce monde.

Car, pour lui, le corps fémi­nin est por­teur d’une immen­sité poé­ti­que qui permet aux rêves de dépas­ser les limi­tes du cadre, qu’il soit mental, pic­tu­ral ou pho­to­gra­phi­que. Or il ne s’agit pas de sortir du cadre mais au contraire d’y inclure une pré­sence déran­geante parce que pro­vo­cante, obsé­dante parce que fémi­nine, éclatante parce que belle.

Si dans le cadre, il y a tou­jours un nu, ce nu est tou­jours une per­sonne. Autant que les lignes de la chair, les poten­tiels d’expres­sion et le pou­voir d’évocation des visa­ges le cap­ti­vent. Les femmes qu’il pho­to­gra­phie ne sont pas des modè­les : il leur pro­pose de poser parce qu’il per­çoit en elles, paral­lèle à leur beauté, une per­son­na­lité sin­gu­lière.

Ne voir que le nu dans ses pho­to­gra­phies serait man­quer l’essen­tiel : l’arti­cu­la­tion, dans cha­cune de ses pho­to­gra­phies, entre regard et sta­ture, entre décor et corps, entre monde et per­son­na­lité. C’est d’une his­toire dont chaque image témoi­gne, de l’enchâs­se­ment de la chair dans le lieu que seule l’expres­sion du visage permet de saisir dans la mul­ti­pli­cité de ses émotions.

Intérieurs, exté­rieurs
Il y a donc eu dans le par­cours de Dahmane des nus clas­si­ques réa­li­sés en inté­rieur, dont les lignes rap­pel­lent indé­fi­ni­ment les canons esthé­ti­ques qui gou­ver­nent l’expres­sion de beauté accu­mu­lée dans l’orbe des femmes depuis l’aube des temps. Mais le nu seul ne peut rien : il faut qu’il entre en rela­tion, en contact et contra­dic­tion avec le monde qui l’entoure.

Il y a d’abord les lieux de la vie quo­ti­dienne, cham­bres ou salons, cou­loirs ou esca­liers. Les poses se font ten­dres ou ten­dues, mais il semble vite que l’espace manque de quel­que chose. Pour échapper à ce piège des inté­rieurs, il écoute l’appel de l’exté­rieur et dans la ville, cet exté­rieur, c’est la rue, les immeu­bles, les monu­ments... Et les femmes ont le pou­voir de pro­vo­quer une rec­ti­fi­ca­tion per­ma­nente des lieux lorsqu’elles s’y mon­trent. Chacune, et c’est ce que sait capter Dahmane, peut rendre signi­fiante l’inser­tion poé­ti­que de l’exhi­bi­tion de l’intime dans le lieu commun qu’est la cité.

Ces images sont extrai­tes du flux des jours et ces femmes qui han­tent les villes nous font décou­vrir la force affec­tive de leur pré­sence radi­cale au monde ; chaque image est comme gagnée contre la gri­saille et l’adver­sité. Toutes ensem­ble, elles disent com­bien la beauté peut être fra­gile et puis­sante, exi­geante et pug­nace dans ses cour­bes mêmes et dans la révé­la­tion tou­jours dis­crète de ses mys­tè­res.

Mais ce qui déjà fas­cine ici et le pho­to­gra­phe et ses modè­les et ceux qui décou­vrent ses œuvres, c’est la ten­sion tou­jours maî­tri­sée entre peau et asphalte, entre corps et archi­tec­ture, entre robes retrous­sées ou aban­don­nées et murs qui sou­dain appa­rais­sent tout aussi nus. La ville devient vivante et les femmes, les per­son­na­ges à part entière d’un théâ­tre où l’inti­mité dévoi­lée relève le défi de l’ano­ny­mat.

Virage tech­no­lo­gi­que
Le XXIe siècle ouvre à Dahmane la porte d’une réflexion renou­ve­lée sur sa posi­tion comme pho­to­gra­phe voué à la célé­bra­tion de l’érotisme fémi­nin. Il sait que ce qui le hante depuis tou­jours est un pro­blème à la fois tech­ni­que, phy­si­que et spi­ri­tuel puisqu’il concerne notre per­cep­tion de notre rela­tion au monde. Pour lui, la ques­tion se for­mule ainsi : pho­to­gra­phier, c’est tenter de com­pren­dre ce qu’il en est de l’inser­tion d’un corps dans l’espace.

La tech­no­lo­gie numé­ri­que va lui per­met­tre de confé­rer à cette inter­ro­ga­tion une dimen­sion nou­velle. En uti­li­sant d’abord ses ancien­nes recher­ches gra­phi­ques sur les capi­ta­les, il va entre­pren­dre sys­té­ma­ti­que­ment de faire réson­ner leur dureté en y insé­rant l’éclat érotique de ses modè­les. Mais les deux pho­to­gra­phies sont prises en des lieux et des temps dif­fé­rents. La pré­sence s’éclipse au profit d’un pré­sent immo­bile, puis­que hier et demain peu­vent se mêler au point de deve­nir indis­tin­gua­bles dans l’image.

Cette tech­no­lo­gie va aussi lui per­met­tre de jouer sur d’autres tableaux, tout en confé­rant à son amour inconsi­déré pour la per­fec­tion du détail une nou­velle force. Auparavant, c’étaient les tira­ges qui rete­naient toute son atten­tion, car l’inser­tion du corps dans le décor était figée dans l’image. Aujourd’hui, c’est l’inser­tion même qui devient le moteur de la créa­tion. Et Dahmane, fidèle à lui-même, consa­cre un temps infini à peau­fi­ner les détails afin que rien ne puisse lais­ser devi­ner l’arti­fice. En ajou­tant un corps dans le cadre, il pul­vé­rise les limi­tes de la per­cep­tion et ouvre une porte invi­si­ble au cœur même du visi­ble.

Les heures pas­sées à accor­der corps et décors lui per­met­tent de se confron­ter plus avant à sa seconde pas­sion, celle qui a trait à la com­po­si­tion. Chacune de ses pho­to­gra­phies est réel­le­ment et abso­lu­ment com­po­sée. Ce que cela signi­fie ? Que le jeu qu’il pra­ti­que, la pro­vo­ca­tion amou­reuse qu’il réa­lise, le choc entre attente et désir qu’il déclen­che sont portés par un goût absolu pour la rigueur de l’équilibre, celui qui depuis les ori­gi­nes obsède les pein­tres. Photographier, pour lui, c’est donc être fidèle à la grande culture clas­si­que que ses parents lui ont trans­mise et qu’il révère.

Insertions magi­ques ano­ny­mes
À la dimen­sion érotique de son tra­vail s’ajoute sou­vent une part d’humour : cela se révèle le mieux dans les pho­to­mon­ta­ges qu’il a réa­li­sés à partir de cli­chés ano­ny­mes choi­sis dans la col­lec­tion Higgins. Chacune de ces images se voit tra­ver­sée par une ten­sion électrique, pro­vo­quée par les pola­ri­tés anta­go­nis­tes de figu­res issues des limbes d’une mémoire à la fois col­lec­tive et privée et de nus réa­li­sés aujourd’hui en studio.

Dans ces lieux et avec ces per­son­na­ges exhu­més d’un passé ano­nyme, Dahmane accom­plit une opé­ra­tion tech­ni­que et magi­que par la jux­ta­po­si­tion de deux stra­tes de vie qui n’auraient jamais pu se ren­contrer dans la réa­lité et qui sont pour­tant là, bien pré­sen­tes sur la photo. Leur esthé­ti­que propre vient de ce qu’elles pro­jet­tent le monde d’hier dans la trame d’aujourd’hui, en le détour­nant par l’irrup­tion incongrue de corps éveillant à la fois le désir et réveillant le sou­ve­nir d’un passé inac­ces­si­ble. La puis­sance d’évocation de la fusion que pra­ti­que Dahmane tient en ce que la pré­sence énigmatique d’un corps à la semi-nudité sug­ges­tive semble ne pas être perçue par les êtres qui de ce loin­tain nous regar­dent. Visibles pour nous, invi­si­bles pour eux, ces corps dénu­dés strient d’une marque d’ongles vernis les témoi­gna­ges de ce passé insai­sis­sa­ble.

Présent éternel
Il était aussi iné­vi­ta­ble qu’il désire, par res­pect et par jeu, se confron­ter à l’œuvre de grands maî­tres en y inté­grant ses pro­pres per­son­na­ges. Dans ses tra­vaux les plus récents, repri­ses de tableaux de maî­tres, il ne plagie pas, il révèle la part de rêve inac­com­pli de ces œuvres magis­tra­les. Le corps fémi­nin y était déjà sou­vent célé­bré ; en y intro­dui­sant des jeunes femmes d’aujourd’hui, il rend le pas­sage du temps caduc et nous ouvre une porte sur un pré­sent éternel. Chacun de ces tableaux était un hom­mage à la beauté. Chaque œuvre de Dahmane est à la fois hom­mage à l’art, à son his­toire et célé­bra­tion d’une noce nou­velle, celle qui nous illu­mine chaque fois que se rejoi­gnent en nous les fils du temps et une tor­sade aux lignes épurées, statue abso­lue où sont tissés ensem­ble nos visions et nos rêves.

Copyright © Galerie Claude Lemand 2012.

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