Boutros Al-Maari

BOUTROS AL-MAARI (Syrie, 1968 - France - Allemagne).

Né à Damas en 1968, Boutros Al Maari est titu­laire d’un diplôme en arts gra­phi­ques de la Faculté des beaux-arts de l’Université de Damas, d’un master en Anthropologie Sociale à l’EHESS Paris en 1999, puis d’un doc­to­rat en 2006 sur l’émergence d’une pein­ture moderne en Syrie. Professeur dans la même la Faculté des beaux-arts de l’Université de Damas de 2008 à 2012. Il vit et tra­vaille à Hambourg depuis 2012.


François Pouillon. Al-Maari, Peindre la Paix .

C’est une guerre bien cruelle qui se livre aujourd’hui en Syrie. Voudrait-on l’igno­rer que nous avons le témoi­gnage d’un pein­tre qui a exposé récem­ment à Paris. Boutros Al-Maari était pro­fes­seur à l’école des Beaux-Arts de Damas. Il s’est fait connaî­tre par un art de colo­riste aux tons vifs, cou­leurs pures en aplat, aux tableaux peu­plés de per­son­na­ges ner­veu­se­ment grif­fon­nés, avec leurs tar­bou­ches, leurs tur­bans, leurs mono­cles archaï­ques et leurs sain­tes auréo­les. Par ses tableaux, ses livres impri­més, il s’est fait ainsi le témoin gogue­nard de la vie damas­cène ou, en retour, de l’exo­tisme pari­sien. Car l’artiste a passé un long et fruc­tueux séjour à Paris, pour mener à bien la rédac­tion d’une très sérieuse thèse de doc­to­rat sur l’émergence d’une pein­ture moderne en Syrie. Il en a tiré des évocations plei­nes d’humour de la vie d’ici et des hom­ma­ges irres­pec­tueux aux maî­tres de l’art moderne (Manet, Cézanne).

Rentré au pays, et assis­tant bien­tôt au retour d’une guerre fort peu civile, les drames de la vie quo­ti­dienne, les incer­ti­tu­des sur l’avenir ont fait tour­ner sa pein­ture au noir, tant pour les tona­li­tés que pour les thèmes : c’est désor­mais Goya et ses Désastres de la guerre cette fois qui sem­blent avoir alors donné des sujets à ses tableaux. Réfugié désor­mais à Hambourg, où il a mis sa famille à l’abri, c’est pour­tant un autre mes­sage qu’il nous envoie, car les artis­tes et les his­to­riens savent que les luttes fra­tri­ci­des pour être ter­ri­bles, finis­sent tou­jours par s’éteindre et lais­ser la place à de nou­vel­les fra­ter­ni­tés, à des coha­bi­ta­tions res­tau­rées à tra­vers un art de vivre reconquis. À l’hori­zon des orages ter­ri­bles que la Syrie tra­verse, Boutros Al-Maari voit se des­si­ner un arc-en-ciel. On dit sou­vent que les mili­tai­res ou les poli­ti­ques sont en retard d’une guerre. Les artis­tes, les poètes moder­nes eux savent être en avance d’une paix.
(François Pouillon. Anthropologue. Directeur d’études à l’EHESS, Paris)


François Pouillon. Boutros Al-Maari, un orien­ta­lisme moderne ?

Le talent de Boutros Al-Maari est avant tout plas­ti­que : qua­li­tés des com­po­si­tions, aplats de cou­leurs en demi-tein­tes, trait vif d’un dessin à la plume ou au crayon qui rehausse la struc­ture chro­ma­ti­que, vigueur archi­tec­tu­rale et même métal­lur­gi­que des per­son­na­ges. Qu’il me per­mette d’évoquer une autre dimen­sion qui tra­verse son tra­vail, celle d’une tra­di­tion sociale damas­cène et des pein­tres orien­ta­lis­tes qui ont évoqué l’Orient. Je suis de ceux qui ont eu à connaî­tre de la recher­che ardente qu’il a menée à Paris pen­dant plu­sieurs années, à partir d’enquê­tes condui­tes en Syrie et dans les capi­ta­les d’Europe où a fleuri une pein­ture syrienne en dia­spora. Ce tra­vail pui­sait à une expé­rience de pein­tre pro­fes­sion­nel sans doute, mais aussi à la nos­tal­gie des quar­tiers popu­lai­res damas­cè­nes, cafés et souks de la vieille ville où régnaient les conteurs, les fabri­cants d’images plus ou moins pieu­ses, creu­sets d’une tra­di­tion popu­laire et savante à la fois. La per­ti­nence et la sub­ti­lité de l’hom­mage qu’il rend à cette tra­di­tion dit assez le rap­port vital qui le relie à elle.

C’est dans ce théâ­tre d’ombres bien vivan­tes que je vou­drais trou­ver la clé des per­son­na­ges qui peu­plent ses tableaux. Ces hommes tron­co­ni­ques, avec un tar­bou­che vissé sur le crâne, arbo­rant l’air un peu raide et dis­tan­cié que doit avoir tout fumeur de nar­ghilé - car la pipe à eau, objet orien­tal s’il en est, revient sou­vent dans sa pein­ture. Traits eth­no­gra­phi­ques aussi de la désin­vol­ture orien­tale : ils sont mal rasés et leur sou­rire arbore la plus incroya­ble pro­ces­sion de chi­cots que la den­tis­te­rie sau­rait créer. Mais il y a un autre indice de ces temps anciens qui cons­ti­tue, me semble-t-il, comme le punc­tum de tant d’images : c’est le mono­cle ana­chro­ni­que qu’arbo­rent régu­liè­re­ment ces figu­res. Est-ce l’oeil éveillé de ce monde assoupi dans la fati­gue d’une vieille civi­li­sa­tion ? Est-ce l’impact d’une dif­fu­sion en auréole qui va se poser sur la tête de ces saints per­son­na­ges ? - car il n’oublie pas que la tra­di­tion de la figu­ra­tion chré­tienne en Syrie fut long­temps ecclé­siale. Cela évoque assez bien le mélange d’ins­crip­tion sociale de l’artiste dans son milieu d’ori­gine et le regard plein d’ironie et d’atten­dris­se­ment qu’il lui porte.
(François Pouillon. Anthropologue. Directeur d’études à l’EHESS, Paris)

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